Mon cher FILS,
Depuis hier soir, les réseaux sociaux ressemblent à une grande place publique où chacun crie sa colère devant cette famille jetée hors de sa maison comme si l’on pouvait arracher des murs sans déchirer aussi des vies. Les vidéos circulent, les commentaires s’enflamment, les indignations se bousculent. Mais derrière les téléphones brandis comme des tribunaux portatifs, je vois surtout une chose : le tragique silencieux de notre rapport à la terre.
Ton message m’a ramené vingt-cinq ans en arrière.
En 2001, alors que j’étais Directeur des Domaines, un homme entra dans mon bureau. Rien dans son apparence ne cherchait à impressionner. Il portait cette simplicité rare des gens qui n’ont plus besoin de prouver leur importance. Son boubou était modeste, son regard calme, sa voix presque effacée. Il s’appelait Yakham Leye.
Il venait solliciter l’attribution d’une parcelle de substitution. Son terrain, pourtant couvert par un bail régulier de l’État, avait été occupé par un tiers qui y avait construit une maison.
Je lui demandai naturellement pourquoi il n’avait pas engagé une procédure judiciaire pour faire condamner l’occupant irrégulier et obtenir la démolition des constructions.
Il me regarda longuement.
Ce n’était pas le regard d’un homme faible. C’était celui d’un homme qui avait déjà jugé quelque chose en lui-même avant de juger les autres.
Puis il me dit lentement :
« Cette terre ne nous appartient pas. Nous y sommes tous de simples locataires. Et elle finira un jour par nous manger tous. Je ne ferai jamais démolir la maison d’un homme qui a construit pour y habiter, même s’il a tort. Je préfère chercher une solution qui m’épargnera d’être à l’origine d’un drame ou d’une rancune contre ma personne. Je suis magistrat et procureur. Cet homme pourrait croire que j’ai utilisé mon pouvoir pour l’écraser. Trouvez-moi une autre parcelle. Ainsi, lorsque j’habiterai chez moi, je saurai que je n’ai pas bâti ma demeure sur les ruines d’un autre homme. »
Mon cher fils, je suis resté silencieux après ces paroles.
Dans l’administration, nous rencontrons souvent des hommes qui parlent du droit. Plus rarement des hommes qui portent la justice jusque dans leurs renoncements.
Ce jour-là, j’ai compris qu’il existe une différence immense entre avoir raison et vouloir triompher.
Cet homme avait compris que la grandeur humaine ne réside pas toujours dans la victoire de son droit, mais parfois dans la limite volontaire qu’on impose à sa propre puissance. Il aurait pu gagner. Il avait les titres, les textes, la procédure et sans doute les moyens. Mais il refusait que la loi devienne une machine froide capable de broyer une famille pour satisfaire une propriété.
Épictète nous enseigne que l’homme libre est celui qui reste maître de son âme même lorsqu’il pourrait écraser autrui. Yakham Leye possédait cette liberté intérieure. Il savait qu’un jugement favorable ne suffit pas toujours à donner raison à une conscience.
Quant à l’homme dont la vidéo circule aujourd’hui, je ne connais ni son cœur ni toute la vérité de son dossier. Peut-être était-il juridiquement dans son droit. Peut-être même avait-il épuisé toutes les voies possibles. Mais notre époque souffre d’une maladie dangereuse : nous avons fini par croire que la légalité suffit toujours à fabriquer la justice.
Or une décision judiciaire peut être exécutée sans haine et pourtant laisser derrière elle des ruines humaines qui poursuivent longtemps les consciences.
Le droit est certes nécessaire, monfils. Sans lui, les sociétés sombreraient dans la jungle des rapports de force. Mais lorsqu’il cesse d’être éclairé par la mesure, la compassion et le sens des conséquences humaines, il devient parfois une victoire administrative au goût de cendre.
Je n’ai jamais oublié Yakham Leye.
Il fut la première personne à qui j’ai attribué une parcelle à Dakar, dans le lotissement de la Zone de Captage. Non pas parce qu’il était puissant. Mais parce qu’il avait compris avant beaucoup d’autres que la paix intérieure vaut parfois davantage qu’un triomphe obtenu sur les décombres du malheur d’autrui.
Les hommes comme lui traversent la vie discrètement. Pourtant ce sont eux qui empêchent le monde de devenir totalement inhabitable.
Ton père, qui depuis lors refuse des victoires obtenues au prix des larmes d’autrui.
Allé Badou Sine SINE






























