Légalité contre légitimité : un pouvoir sénégalais en péril (Par Pathé Gueye )

Lesenegalaislibre
8 Min Read

Un président élu, un pouvoir réel ailleurs. Le malaise politique que traverse présentement le Sénégal ne relève plus de la nuance ni de l’analyse feutrée. Il est visible, tangible, et s’impose aussi bien dans les faits que dans les perceptions. Le sommet de l’État est en discorde, et cette discorde n’est ni une divergence de sensibilités, ni un accident, ni un simple frottement institutionnel. C’est une fracture du pouvoir lui‑même. Une fracture profonde, dangereuse, et désormais impossible à dissimuler.
Le Sénégal est gouverné par un pouvoir aux fondements contradictoires. D’un côté, Bassirou Diomaye Faye incarne la légalité institutionnelle. Président élu, dépositaire constitutionnel de l’autorité suprême, il est le visage officiel de l’État. De l’autre, Ousmane Sonko concentre l’essentiel de la légitimité politique, militante et émotionnelle, forgée dans l’épreuve de l’opposition à l’ancien régime et portée par une base populaire exigeante. Cette dissociation n’est pas un détail technique, elle constitue une anomalie politique majeure qui interroge et inquiète.
Or, trois évidences connues de tous s’imposent naturellement. Un État ne se gouverne pas durablement avec deux têtes. Un peuple ne suit pas longtemps un pouvoir qui parle d’une voix juridique mais agit sous une autre impulsion symbolique différente. Un exécutif ne survit pas lorsque l’autorité légale et l’autorité reconnue cessent d’habiter le même centre.
Aujourd’hui, le Sénégal fonctionne sous la pression d’un pouvoir fragmenté. Le président de la République, légalement tout‑puissant, apparaît politiquement relégué à un rôle de gestionnaire discret. Le Premier ministre, constitutionnellement subordonné, devient politiquement central, parfois hégémonique dans la perception populaire. Il ne s’agit pas d’un partage assumé des rôles, mais d’un déséquilibre malsain, où l’un détient le droit sans l’élan, l’autre l’élan sans le droit.
Ce brouillage, pour s’en convaincre, n’est pas neutre. Il gangrène l’autorité de l’État en l’affaiblissant de jour en jour. L’administration hésite. Les décisions tardent ou se contredisent. Les signaux envoyés aux citoyens sénégalais sont ambigus. Le pouvoir n’impose plus une direction unique ou largement consensuelle. Il compose, temporise, recule, avance, se justifie. Il ne gouverne pas, il s’explique.
À y voir de plus près, le président Bassirou Diomaye Faye a d’abord voulu, nous semble-t-il, payer le prix d’une stratégie de l’effacement volontaire. En cherchant à préserver à tout prix l’unité de son camp politique et à honorer une dette politique réelle envers son Premier ministre, il a sacrifié sa centralité présidentielle. Son autorité devient ainsi silencieuse, presque abstraite. Or, un président de la République qui cesse d’incarner le pouvoir finit toujours par ne plus l’exercer réellement, même s’il continue à le formaliser par sa signature.
Au plus fort de ce brouhaha politique, Ousmane Sonko n’est pas exempt de responsabilité. Sa légitimité populaire, si forte soit‑elle perçue, ne lui confère pas une souveraineté institutionnelle. En acceptant de fonctionner dans cette zone grise sans se démettre volontairement de ses fonctions de Premier ministre, il entretient une confusion dangereuse. Il devient à la fois l’homme de l’espérance et celui sur lequel se concentrent toutes les attentes, sans disposer de l’ensemble des leviers du pouvoir. Cette réalité nourrit inévitablement la frustration et contribue à la radicalisation du débat public.
Ainsi, les deux hommes sont prisonniers d’un pacte initial devenu contre‑productif. Le pouvoir, né dans la promesse de la rupture, est en train de s’user prématurément. Non pas sous les coups de l’opposition, mais sous le poids de ses propres contradictions, de ses propres délires et surtout de ses propres pusillanimités. Sa dégradation est d’abord symbolique avant d’être institutionnelle. Elle se manifeste par une perte de clarté, une érosion de l’autorité morale et une incapacité croissante à projeter une vision cohérente de l’avenir.
Pourtant, l’histoire politique est implacable sur ce point. Les régimes politiques qui refusent de trancher leurs ambiguïtés finissent toujours par en payer le prix. On ne gouverne pas durablement un pays avec une légalité dissociée de la légitimité, ni avec une légitimité qui refuse de s’inscrire sans ambages à la hiérarchie des institutions.
Le Sénégal se tient donc au bord d’un seuil décisif. Ce moment n’est pas seulement un carrefour politique, il est une épreuve de vérité pour l’État, pour ses institutions, pour sa capacité à demeurer un espace de confiance collective. Car un pays ne peut avancer lorsque son pouvoir se dédouble, lorsque sa parole se fissure, lorsque son centre vacille. L’histoire est formelle. Les nations qui refusent de clarifier leur architecture d’autorité finissent toujours par s’enliser dans l’indécision, l’usure et la défiance.
Il revient dès lors aux dirigeants actuels de choisir entre la clarté et la confusion, entre l’unité et la dispersion, entre la responsabilité et l’ambiguïté. Clarifier, c’est réconcilier la légalité et la légitimité dans un même axe, un même souffle, une même verticalité. Ne pas clarifier, c’est accepter que la dyarchie informelle devienne une norme, que l’État se fragilise, que la promesse de refondation se dissolve dans les contradictions internes et les rivalités larvées de politique politicienne.
À défaut de cette unité, portée par une intelligence à la fois politique et émotionnelle, les discordes silencieuses continueront de miner le sommet de l’État sénégalais. La refondation annoncée et tant espérée pourrait alors se muer en une lente érosion de l’autorité politique, jusqu’à faire émerger définitivement un État brimé, aux fondements éclatés, vulnérable aux vents contraires et aux impatiences sociales.
C’est pourquoi une troisième voie, aussi radicale que lucide, mérite d’être envisagée en urgence. Il s’agit d’une élection présidentielle anticipée, provoquée par la démission du chef de l’État Bassirou Diomaye Faye, afin de restaurer une légitimité pleine, entière, indiscutable. Une telle démarche, loin d’être un aveu de faiblesse, pourrait devire un acte d’amour pour le Sénégal et de courage politique, un geste de clarification historique, un moyen de rendre au peuple sénégalais la parole souveraine qui seule peut trancher les ambiguïtés actuelles.
Car, au bout du compte, un pays ne se gouverne durablement que lorsque son pouvoir parle d’une seule voix, assume une seule direction, et repose sur un socle d’autorité incontesté. Le Sénégal mérite cette clarté. Il en a besoin. Il en est capable.

Pathé Guèye

Share This Article