Il existe des sociétés qui ne s’effondrent pas d’abord par la guerre, la famine, la dette ou la corruption. Elles s’effondrent plus profondément, plus silencieusement, lorsque l’intelligence collective perd sa dignité, lorsque la pensée devient suspecte, lorsque le sérieux devient ennuyeux, lorsque la vérité devient dérangeante, et lorsque la médiocrité, sûre d’elle-même, monte sur la scène publique pour donner des leçons à ceux qui savent, à ceux qui cherchent, à ceux qui doutent, à ceux qui travaillent.
Une société commence à défaillir lorsque le bruit y remplace la parole, lorsque l’émotion y remplace la réflexion, lorsque la rumeur y remplace l’information, lorsque le slogan y remplace le programme, lorsque l’insulte y remplace l’argument, lorsque la popularité y remplace la compétence. Elle devient malade lorsque l’homme qui amuse est plus écouté que celui qui éclaire, lorsque celui qui flatte les foules est plus aimé que celui qui les élève, lorsque celui qui endort les consciences est porté en triomphe pendant que celui qui réveille les esprits est combattu comme un ennemi.
La tragédie des sociétés défaillantes n’est pas seulement qu’elles produisent des ignorants. Toutes les sociétés produisent de l’ignorance. Leur vraie tragédie est qu’elles finissent par célébrer l’ignorance, par l’habiller d’arrogance, par lui donner un micro, un cortège, un parti, une audience, une tribune, parfois même un pouvoir. Là où l’ignorance est humble, il reste de l’espoir. Là où l’ignorance devient orgueilleuse, agressive et majoritaire, la société entre dans une zone dangereuse.
Dans une telle société, les sujets essentiels sont abandonnés aux marges. On ne débat plus sérieusement de l’école, de la santé, de l’agriculture, de l’emploi, de la justice, de l’industrie, de la dette, de la souveraineté économique, de la formation des jeunes, de la qualité de l’administration, de l’éthique publique, de la protection sociale, de la place des femmes, du destin des villages, du devenir des langues nationales, de l’avenir de la culture ou de la maîtrise scientifique du monde. On préfère les polémiques faciles, les querelles de personnes, les buzz, les scandales, les petites phrases, les images truquées, les procès d’intention, les danses de circonstance et les violences verbales qui donnent à la foule l’illusion d’exister.
Le peuple n’est pas le problème. Le peuple est une force immense lorsqu’il est éclairé, organisé, respecté, formé et responsabilisé. Le problème commence lorsque des forces économiques, médiatiques, politiques et culturelles exploitent ses blessures au lieu de les guérir. On ne développe pas un peuple en excitant ses colères les plus basses. On ne libère pas un peuple en l’enfermant dans la haine. On ne respecte pas un peuple en lui mentant pour obtenir ses applaudissements. On ne sert pas un peuple en le transformant en armée émotionnelle disponible pour toutes les manipulations.
Le drame politique naît précisément là. La démocratie est noble lorsqu’elle repose sur des citoyens capables de comprendre, de comparer, de questionner, de sanctionner, de proposer et de résister à la manipulation. Mais la démocratie devient fragile lorsqu’elle est livrée à des foules privées d’éducation civique, saturées de propagande, affamées de revanche, exposées aux fausses informations et enfermées dans des appartenances aveugles. Ce n’est pas la démocratie qu’il faut accuser : c’est l’abandon de la démocratie à l’ignorance. Les Nations Unies présentent la démocratie comme liée aux droits humains, au développement, à la paix et à la sécurité ; le PNUD insiste aussi sur la participation citoyenne, la redevabilité sociale, les libertés d’expression, d’association et de réunion pacifique. Autrement dit, une démocratie vivante ne se réduit pas au vote : elle exige des citoyens debout, informés et capables de demander des comptes.
Une société politiquement défaillante est celle où l’on vote parfois contre ses propres intérêts parce qu’on a été hypnotisé par un visage, une colère, une appartenance, une promesse ou une mise en scène. C’est celle où l’on préfère le chef qui crie au dirigeant qui construit, le tribun qui accuse au réformateur qui explique, le manipulateur qui simplifie au responsable qui dit la complexité du réel. Or gouverner n’est pas distraire. Gouverner n’est pas séduire. Gouverner n’est pas humilier l’adversaire. Gouverner, c’est prévoir, arbitrer, protéger, produire, réparer, éduquer, organiser, rendre compte et préparer l’avenir.
La société défaillante confond la célébrité et la valeur. Elle demande à des amuseurs de penser à la place des philosophes, à des influenceurs de remplacer les éducateurs, à des polémistes de remplacer les chercheurs, à des agitateurs de remplacer les bâtisseurs. Elle donne du poids aux voix les plus bruyantes et retire la parole aux consciences les plus utiles. Elle applaudit celui qui l’enfonce dans ses passions et soupçonne celui qui lui demande de grandir.
Dans la culture, cette défaillance se voit lorsque l’art cesse d’élever pour seulement exciter. La chanson, le rire, la danse, le théâtre, le sport, la mode, les réseaux sociaux ne sont pas mauvais en eux-mêmes. Ils peuvent être des lieux magnifiques de beauté, de mémoire, de communion et de créativité. Mais ils deviennent dangereux lorsqu’ils servent à anesthésier durablement le peuple, à vider les esprits, à détourner les jeunes de l’effort, à faire croire que réussir c’est seulement être vu, applaudi, suivi, partagé, imité. Une jeunesse qui ne rêve plus de savoir, de créer, d’inventer, de servir et de construire, mais seulement de paraître, devient une jeunesse colonisée de l’intérieur.
Dans l’école, la société défaillante se reconnaît à son mépris du maître. Elle veut des diplômes mais ne respecte plus le savoir. Elle veut des emplois mais néglige les compétences. Elle veut des ingénieurs mais humilie les mathématiques. Elle veut des médecins mais banalise la science. Elle veut des leaders mais détruit la discipline intérieure. Elle veut des citoyens mais n’enseigne pas la citoyenneté. L’UNESCO rappelle que l’éducation à la citoyenneté mondiale vise justement à aider les apprenants à comprendre le monde et à agir ensemble face aux grands problèmes collectifs ; elle insiste aussi sur l’éducation médiatique et informationnelle, c’est-à-dire la capacité de penser de manière critique face aux informations.
Dans la famille, la défaillance commence lorsque l’enfant n’est plus formé mais seulement protégé, lorsqu’on lui donne des droits sans lui transmettre le sens du devoir, lorsqu’on lui offre un téléphone avant de lui offrir une conscience, lorsqu’on lui apprend à répondre avant de lui apprendre à écouter, lorsqu’on l’encourage à briller avant de lui apprendre à travailler. Une société qui ne transmet plus l’effort prépare des adultes fragiles, impatients, revendicatifs, manipulables et incapables de supporter la contradiction.
Dans l’économie, la société défaillante préfère la rente à la production, la combine au mérite, la débrouillardise à l’organisation, le prestige rapide à la construction patiente. Elle méprise l’agriculteur, l’artisan, le technicien, le chercheur, l’enseignant, l’infirmier, le gestionnaire rigoureux, puis s’étonne de dépendre des autres pour manger, se soigner, se financer, se former et se gouverner. Une nation qui consomme plus d’illusions qu’elle ne produit de valeur finit toujours par hypothéquer sa liberté.
Dans la religion elle-même, la défaillance apparaît lorsque la foi cesse d’éclairer l’homme pour devenir un refuge contre la responsabilité. La vraie foi élève, discipline, humanise, oblige à la justice, à la vérité, au travail, à la compassion et à la maîtrise de soi. Mais lorsqu’elle est réduite à des slogans, à des apparences, à des appartenances mécaniques ou à des justifications de paresse morale, elle devient elle aussi un opium social. Dieu n’a jamais demandé à l’homme de renoncer à son intelligence. Au contraire, toute foi profonde exige une conscience éveillée.
Dans les médias, la société défaillante ne cherche plus à savoir : elle cherche à confirmer ce qu’elle croit déjà. Elle ne lit plus pour comprendre, elle partage pour appartenir. Elle ne vérifie plus, elle réagit. Elle ne raisonne plus, elle s’indigne. Alors les fausses nouvelles deviennent plus rapides que la vérité, parce que le mensonge flatte souvent nos passions pendant que la vérité exige notre maturité.
Mais le réveil est possible. Il commence par une révolution intérieure. Chacun doit se poser des questions simples : qu’est-ce que je consomme comme information ? Qui influence mon jugement ? Est-ce que je lis encore ? Est-ce que je vérifie avant de partager ? Est-ce que je confonds celui qui parle bien avec celui qui dit vrai ? Est-ce que je choisis mes dirigeants par colère, par clan, par intérêt immédiat, par émotion, ou par analyse ? Est-ce que je participe à élever le débat public ou à l’empoisonner ?
Le salut d’une société ne viendra pas seulement des présidents, des ministres, des députés, des maires ou des chefs religieux. Il viendra aussi du citoyen ordinaire qui décide de ne plus être ordinaire dans sa manière de penser. Il viendra du parent qui éduque au lieu de seulement nourrir. Du jeune qui lit au lieu de seulement scroller. De l’électeur qui examine au lieu d’applaudir. Du croyant qui pratique la justice au lieu de seulement réciter. Du journaliste qui vérifie au lieu d’exciter. De l’enseignant qui rallume des consciences. De l’artiste qui élève au lieu d’abrutir. Du fonctionnaire qui sert au lieu de se servir. Du leader qui dit la vérité même lorsqu’elle coûte.
Une société défaillante n’est donc pas condamnée. Elle peut se relever dès qu’elle cesse de célébrer ce qui l’abaisse. Elle peut guérir dès qu’elle redonne de la valeur à la connaissance, au travail, à la vérité, au mérite, à la dignité, à la justice, à l’esprit critique et à la responsabilité. Elle peut redevenir grande lorsque les consciences éclairées ne se taisent plus par fatigue, lorsque les hommes et les femmes de valeur refusent de laisser la scène publique aux marchands de bruit.
Car le plus grand danger n’est pas que les médiocres parlent. Ils parleront toujours. Le plus grand danger, c’est que les sages se taisent, que les compétents se retirent, que les éducateurs se découragent, que les citoyens lucides abandonnent le terrain aux manipulateurs.
Il faut donc parler. Il faut écrire. Il faut enseigner. Il faut former. Il faut voter avec intelligence. Il faut contredire sans haïr. Il faut dénoncer sans détruire. Il faut réveiller sans mépriser. Il faut aimer le peuple assez profondément pour ne pas le flatter dans ses faiblesses.
Une masse n’est pas condamnée à rester masse. Elle devient peuple lorsqu’elle se lève. Elle devient nation lorsqu’elle pense. Elle devient puissance lorsqu’elle s’organise. Elle devient civilisation lorsqu’elle place la lumière au-dessus du bruit, la vérité au-dessus du confort, et l’avenir au-dessus des applaudissements faciles.
Ngoor Bukar Njaay






























