ENQUÊTE I Autopsie d’un échec : Vestiaire fracturé, tensions internes, gouvernance contestée

Lesenegalaislibre
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Le 2 juillet 2026, en toute fin de nuit, le Sénégal a quitté la Coupe du monde 2026 par la petite porte : éliminé en seizièmes de finale par la Belgique (3-2 après prolongation), après avoir mené 2-0 jusqu’à la 86e minute. Une déroute sportive à elle seule douloureuse. Mais derrière l’échec sur le terrain, plusieurs médias sénégalais et des sources internes convergent vers un même constat : la Tanière a vécu, durant près de six semaines, une préparation minée par des crises internes, des tensions de gestion et un sélectionneur fragilisé bien avant le coup d’envoi.

Pendant plusieurs jours, Dsports a recueilli les témoignages de nombreuses sources proches du dossier : membres de l’entourage de la sélection et témoins directs de plusieurs épisodes ayant marqué la préparation du Mondial. Retour sur les coulisses d’une compétition qui a commencé à déraper bien avant le premier coup d’envoi.

21 mai : une liste qui divise avant même le premier match

Pape Thiaw dévoile sa liste de 28 joueurs pour le Mondial. Fidèle à une logique de continuité, il reconduit l’ossature de la génération victorieuse de la CAN, avec le retour remarqué de Bamba Dieng et une surprise : l’appel du tout jeune Bara Sapoko Ndiaye (18 ans, Bayern Munich), pour compenser une blessure à l’épaule de Pape Matar Sarr, qui aurait refusé de se faire opérer pour ne pas manquer la compétition et une incertitude concernant Idrissa Gana Guèye qui a manqué la fin de saison à Everton.

L’absence la plus commentée est celle de Malang Sarr. Auteur d’une saison pleine avec le RC Lens, le défenseur, jamais convoqué jusqu’ici, voit son nom écarté sans explication publique détaillée dans un premier temps. Thiaw expliquera par la suite l’avoir eu deux fois au téléphone et l’avoir classé parmi ses réservistes. Habib Diallo, Boulaye Dia et Cheikh Tidiane Sabaly sont également laissés sur le carreau, alimentant la polémique chez les observateurs.

La règle FIFA impose une réduction à 26 joueurs avant le tournoi : deux éléments de cette liste de 28 devront donc être sacrifiés dans les jours suivants.

27 mai : un sélectionneur sans contrat, un vol qui décolle avec trois heures de retard

C’est l’épisode le plus documenté de cette précampagne. Le contrat de Pape Thiaw a expiré depuis fin février 2026. Quatre mois durant, il dirige la sélection sans base contractuelle ni salaire. Selon des sources de Dsports la tension atteint son paroxysme le jour même du départ pour les États-Unis : l’entourage du technicien conditionne son embarquement à une régularisation immédiate de sa situation.

Des responsables de la Fédération sénégalaise de football (FSF) auraient alors évoqué la piste d’un remplacement dans l’urgence le nom d’Hervé Renard, disponible depuis son départ de l’Arabie, circule en interne comme option de repli. L’ancien sélectionneur du Maroc est un ami de Khalilou Fadiga (Lui-même fidèle ami d’Abdoulaye Fall) et il n’a jamais hésité à le pistonner pour derrière récupérer le poste de Team Manager de la sélection sénégalaise. Le vol finit par décoller vers 23h, avec plusieurs heures de retard. Selon plusieurs sources concordantes, c’est un appel téléphonique du président Bassirou Diomaye Faye, intervenu directement auprès de Thiaw, qui débloque la situation.

La FSF, de son côté, a publié un communiqué démentant fermement tout lien entre ce retard et la situation contractuelle du sélectionneur, l’attribuant à des « contraintes administratives et logistiques » liées aux licences du vol spécial. Les versions officielle et journalistique restent donc, à ce stade, contradictoires.

Ce que la suite des événements suggère, c’est que le problème contractuel n’a en réalité jamais été réglé à ce moment-là : Thiaw ne signera son nouveau bail que quelques heures avant le match contre la Norvège, le 21 juin – soit près d’un mois plus tard.

31 mai : la surprise Bara Sapoko et les premiers arbitrages douloureux

Le premier match de préparation face aux États-Unis change tout. Bara Sapoko Ndiaye, initialement pressenti pour quitter le groupe, est finalement titularisé. Le milieu réalise une prestation remarquée. Selon plusieurs sources, Pape Thiaw revoit immédiatement sa copie. Conséquence : Moustapha Mbow, jusque-là assuré de faire partie des 26, est finalement sacrifié. Même scénario similaire se produit autour d’Ilay Camara. Toujours selon nos informations, le joueur a été informé qu’il participerait à la Coupe du monde avant d’apprendre finalement qu’il devenait réserviste. Plusieurs sources racontent qu’il a très difficilement vécu cette décision, allant jusqu’à fondre en larmes devant certains membres de la délégation. Ces changements successifs alimentent un sentiment d’incompréhension chez plusieurs joueurs.

Le dossier Chérif Ndiaye fait exploser les tensions
Le cas Chérif Ndiaye devient rapidement l’un des principaux sujets de discussion. Selon plusieurs sources concordantes, le staff envisage un temps de retirer l’attaquant de la liste. Un adjoint de Pape Thiaw aurait même informé un cadre de cette décision. Toujours selon nos informations, ce cadre se rend alors dans la chambre de Pape Thiaw avant de réunir plusieurs cadres afin de défendre la place de l’attaquant. Finalement, Chérif Ndiaye reste dans le groupe. Pourtant, le joueur souffrirait d’une blessure qui devrait l’éloigner des terrains pendant une douzaine de jours. D’ailleurs, il n’est pas utilisé par Pape Thiaw durant ce Mondial, alors qu’à la CAN, c’était le premier back-up de Nicolas Jackson. Ce revirement nourrit de nouvelles interrogations sur le véritable processus de décision au sein du staff.

9-15 juin : deux cadres pas prêts, un capitaine rassurant

Face à l’Arabie saoudite, dernier match de préparation, Kalidou Koulibaly et Idrissa Gana Gueye démarrent sur le banc avant d’entrer en jeu. Les deux cadres n’avaient plus disputé la moindre minute en club depuis fin avril, freinés par des pépins physiques. La presse sportive sénégalaise s’interroge alors ouvertement sur leur capacité à tenir le rythme d’un Mondial. La veille du choc contre la France, Koulibaly se veut résolument rassurant en conférence de presse, affirmant être « prêt et à la disposition de l’équipe ».

16 juin : le pari perdu contre la France

Pape Thiaw titularise malgré tout son capitaine et son vice-capitaine face aux Bleus. Le pari tourne court : encore court de rythme, le duo est en difficulté sur les buts encaissés. Le Sénégal s’incline 3-1 (doublé de Kylian Mbappé, but de Bradley Barcola, réduction du score tardive d’Ibrahim Mbaye). La presse sénégalaise pointe unanimement la responsabilité de Koulibaly, impliqué selon plusieurs analyses sur l’ensemble des buts encaissés, ainsi qu’un choix jugé trop « sentimental » de Thiaw envers ses cadres historiques (35, 36 et 34 ans).

21 juin : la défaite contre la Norvège et un contrat signé in extremis

C’est seulement quelques heures avant le coup d’envoi de ce match que Pape Thiaw parvient enfin à signer son nouveau contrat alors que certains Fédéraux dont le secrétaire général de la FSF Abdoulaye Sow ne sont pas convaincu pour le reconduire. Il n’a d’ailleurs jamais fait l’unanimité au sein du COMEX malgré ses résultats en éliminatoire du Mondial et à la CAN. Certains lui reprochent de manquer de poigne pour mettre de la discipline dans la Tanière.

Sur le terrain, le Sénégal reconduit le même onze battu par la France et s’incline 3-2 face à la Norvège, avec de nouvelles largesses défensives autour de Koulibaly, encore très critiqué (note de 1/10 attribuée par certains médias sportifs). C’est la première fois en quatre participations mondialistes que le Sénégal perd deux matches de poule consécutifs.

19 juin et les jours suivants : ce que racontent les coulisses

Plusieurs sources contactées par Dsports dressent le portrait d’une délégation minée par des tensions de gestion, indépendamment des résultats sportifs. Plusieurs joueurs auraient exprimé, plus ou moins ouvertement, leur mécontentement face aux choix de rotation de Pape Thiaw. Certains savaient déjà qu’ils allaient sortir en seconde période avant même le coup d’envoi. D’autres, disposant de peu de temps de jeu, ont réclamé davantage de minutes.

Le business des billets : des supporters dénoncent des prix exorbitants
Au cours de notre enquête, l’un de nos journalistes est parvenu à infiltrer un groupe WhatsApp réunissant plusieurs supporters sénégalais, dont la majorité était basée aux États-Unis. Ce groupe servait notamment de plateforme de revente de billets pour les rencontres des Lions. Selon les échanges consultés par DSports, certains revendeurs pratiquaient des tarifs largement supérieurs aux prix officiels. Des billets de catégorie 2 étaient proposés jusqu’à 1 100 dollars, tandis que des places de catégorie 1 étaient affichées à 1 200 dollars, voire davantage. Des revendeurs proposaient notamment des billets de catégorie 1 à 1 400 dollars, selon les captures d’écran et les conversations auxquelles nous avons eu accès. Plusieurs supporters ont dénoncé ces pratiques, estimant que certains profitaient de l’engouement autour de l’équipe nationale pour réaliser d’importantes marges sur la revente des billets.

Conflits de gouvernance interne. Plusieurs sources décrivent un climat de défiance entre le sélectionneur et le secrétaire général de la FSF, Abdoulaye Sow, présenté comme le véritable « patron du quotidien » de la Fédération durant cette période.
La direction technique nationale. Sur le plan institutionnel, il faut noter que Souleymane Diallo a été officiellement nommé Directeur technique national dès le 16 mars 2026, en remplacement de Mayacine Mar — ce dernier ayant été reclassé conseiller auprès du président de la FSF, Abdoulaye Fall. Des informations circulant en interne, selon lesquelles Mayacine Mar continuerait dans les faits à peser sur les décisions techniques malgré ce changement officiel, n’ont pas été confirmées par une source publique fiable et doivent, à ce stade, être considérées comme non vérifiées.
Cas individuels. Les circonstances précises entourant certains choix de joueurs (statut de Bamba Dieng au sein du groupe, rôle exact de Cheikhou Kouyaté auprès de la délégation, place d’un éventuel conseiller officieux proche du sélectionneur) reviennent dans des témoignages internes, mais aucune source publique ne permet à ce jour de les établir avec certitude.
Autre sujet de tension : le cas d’Illiasse Bams, le vidéaste amené par Édouard Mendy. Selon plusieurs sources concordantes, certains responsables de la Fédération auraient souhaité l’écarter de la délégation afin de libérer une place pour des personnes de leur entourage. Finalement, cette volonté n’a pas abouti, mais cet épisode aurait contribué à renforcer le malaise déjà perceptible au sein de l’environnement des Lions.
Une délégation sous tension
Selon plusieurs sources internes, les tensions ne se limitaient pas au vestiaire. Elles ont également gagné les coulisses de la Fédération sénégalaise de football, notamment au moment de constituer la délégation appelée à accompagner les Lions aux États-Unis.

D’après nos informations, de nombreux tiraillements ont opposé certains dirigeants avant le départ. En cause, les importantes primes liées à la participation du Sénégal au Mondial. Chaque membre de la délégation devrait notamment percevoir une prime de 20 millions de francs CFA pour la qualification, à laquelle s’ajouterait une prime de participation de 20 millions de francs CFA, sans compter les indemnités journalières. Au total, certains membres de la délégation pouvaient ainsi percevoir près de 50 millions de francs CFA au terme de la compétition.

Pape Gueye : « Vous avez détruit l’équipe. Vous n’êtes pas à la hauteur »

En interne, plusieurs sources dénoncent également des pratiques qu’elles qualifient de favoritisme dans la composition de certains services autour de la sélection nationale. Selon nos informations, un proche parent de Mayacine Mar ferait partie de l’équipe de communication mise en place autour des Lions. Une présence qui, en coulisses, aurait alimenté les critiques de plusieurs membres de la délégation. Toujours d’après nos sources, Pape Gueye aurait exprimé son mécontentement à plusieurs reprises, estimant que certaines nominations ne reposaient pas uniquement sur des critères de compétence. Le milieu de terrain aurait notamment plaidé pour un entourage composé de profils qu’il jugeait plus qualifiés. Il a eu de vives altercations avec deux membres de la Fédération sénégalaise de football au cours de la Coupe du monde.

L’un des échanges a rapidement dégénéré dans un climat de très forte tension, marqué par des insultes de part et d’autre. Selon nos informations, un second incident avec un autre responsable fédéral a également éclaté quelques jours plus tard. Des témoins évoquent une situation qui aurait failli tourner à l’affrontement physique. Toutefois, ce dernier point n’a pas pu être confirmé de manière indépendante par DSports.

Au plus fort de sa colère, le milieu de terrain aurait lancé à ses interlocuteurs : « Vous avez détruit l’équipe. Vous n’êtes pas à la hauteur. » D’après plusieurs sources proches du dossier, cet épisode illustre le climat de défiance qui s’était progressivement installé entre une partie du groupe et certains dirigeants de la Fédération au fil de la compétition.

L’élimination contre la Belgique n’était-elle que la conséquence ?

Le Sénégal se qualifie in extremis pour les seizièmes de finale et affronte la Belgique. Menés 2-0 jusqu’à la 86e minute, les Lions craquent en fin de match : réduction du score de Romelu Lukaku (86e), égalisation de Youri Tielemans (89e), puis penalty transformé par le même Tielemans dans les arrêts de jeu de la prolongation (3-2). Pape Thiaw évoque une « défaite cruelle » en conférence de presse, tandis que ses choix tactiques de fin de match sont de nouveau vivement critiqués sur les réseaux sociaux.

Sur le terrain, les Lions craquent

En coulisses, beaucoup y voient l’ultime conséquence de plusieurs semaines de tensions accumulées : une préparation perturbée, des choix sportifs contestés, des blessures mal maîtrisées, des changements permanents, des frustrations dans le vestiaire, des luttes d’influence, une gouvernance contestée.

Pris séparément, chacun de ces épisodes aurait pu être surmonté. Additionnés, ils auraient fini par fragiliser une sélection qui semblait pourtant posséder les armes pour aller beaucoup plus loin.

Khadim DIAKHATÉ, Dsports

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