XALIMANEWS: Dans un contexte marqué par des tensions sociales persistantes et des attentes fortes après l’alternance, Moussa Beye, analyste politique et cadre de l’opposition, livre une lecture sans concession de la gestion actuelle du pouvoir. Entre critique du manque de vision, remise en cause de la rupture annoncée et interrogation sur l’avenir politique du pays, il dresse un diagnostic tranché.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient de présenter notre interlocuteur. Moussa Beye est reconnu comme un observateur averti et un fin connaisseur des questions politiques au Sénégal.
Titulaire d’un DEA en droit international de l’Université de Reims Champagne-Ardenne, il s’est construit un profil mêlant rigueur académique et expertise stratégique. Consultant et chef de projet ERP, formé au CESI, il a également évolué dans de grandes entreprises internationales, notamment au Canada, où il a collaboré avec Manulife Financial, Daher Aerospace et Bombardier aéronautique.
Son parcours, à la croisée du privé, de l’international et du politique, lui confère une grille d’analyse structurée et critique sur les enjeux de gouvernance au Sénégal.

1. Après plusieurs mois de gouvernance du tandem Diomaye–Sonko, quel bilan global faites-vous de leur gestion du pays, notamment sur les plans économique et social ?
Je dois d’abord dire que très tôt, j’ai été sollicité par des amis et connaissances pour rejoindre cette formation politique, des amis respectables chez qui je voyais et avec qui je partageais cette idée de justice sociale et de volonté de changement nécessaire pour l’Afrique en général et le Sénégal en particulier, qui devait continuer de jouer ce rôle de locomotive démocratique.
Je dois avouer que je n’ai jamais été entièrement convaincu, même si, au demeurant, je trouvais que ce parti avait sa raison d’être dans le landerneau politique sénégalais. Il y a apporté une certaine fraîcheur, mais surtout beaucoup de flamme.
Fraîcheur, parce qu’avec le temps, il a réussi à attirer dans la politique une jeunesse que je pensais, à certains égards, déconnectée, pour ne pas dire insensible à la politique. Il y a également eu des profils extrêmement variés de citoyens qui ont redécouvert la politique et s’y sont intéressés, sans parler de l’engouement autour du financement participatif ou collectif.
Moi-même, j’avais accepté fin 2018 – début 2019 d’intégrer un groupe de donateurs de Pastef et d’organiser des manifestations à caractère politique avec eux, bien qu’étant membre d’une autre formation politique, l’ACT. Tout cela pour dire qu’à cette époque, je pensais que leur combat était légitime.
Ensuite, nous avions des combats communs, notamment la volonté de faire face à certaines dérives de l’ancien régime et de dissuader le président Macky Sall sur l’éventualité d’un troisième mandat, que nous avons finalement vu se matérialiser au regard des actes posés.
Avec les événements de 2021, j’ai exprimé mes doutes et mes réserves les plus fermes vis-à-vis de ce parti. J’ai observé une dérive progressive, une personnalisation excessive, voire suicidaire. Le comble est que je n’ai ni entendu ni vu de voix sensées alerter sur ces dérives. J’ai eu le sentiment d’un suicide collectif, ce que j’ai trouvé inconséquent, voire lâche.
Pour une organisation de cette ampleur, c’était l’occasion de démontrer que ce qu’ils ont appelé abusivement « le Projet » transcendait la dimension personnelle de son leader, embourbé dans une affaire qui continue de les poursuivre comme un péché originel.
Pour revenir au bilan, je n’en attendais sincèrement pas grand-chose. Ce parti, annoncé avec beaucoup de bruit, n’est pas véritablement celui qui est arrivé au pouvoir. Ce n’est pas seulement une question de personnes, mais surtout de projet crédible et structuré. Ils n’ont pas pris le temps de le construire.
Avec les péripéties ayant conduit aux dernières élections présidentielles, on se rend compte que toute l’énergie a été aspirée par des combats périphériques, reléguant l’essentiel au second plan. Certes, Macky Sall a tenté jusqu’à la dernière minute de brouiller les cartes, mais un parti aussi jeune et populaire avait l’obligation de travailler ses stratégies.
À l’arrivée, la victoire est là, mais on ne sait pas quoi en faire. Il y a une absence manifeste de projet, un tâtonnement dans le choix des hommes, un cap incompréhensible, une absence de vision et une impréparation flagrante pour gouverner un pays sortant de fortes turbulences.
Le bilan, selon moi, ne peut être que préoccupant, avec une absence de cap clair et une gestion confuse des priorités.

2. Plusieurs Sénégalais évoquent des difficultés persistantes dans leur quotidien (emploi, pouvoir d’achat, services publics). Partagez-vous ce constat et quelles responsabilités attribuez-vous directement au gouvernement actuel ?
Je n’ai malheureusement pas les chiffres officiels, mais nous voyons tous que la situation économique est difficile depuis l’arrivée de ce régime.
Il y a eu des licenciements et des pertes d’emplois dans plusieurs secteurs. Certaines décisions ont été prises, notamment dans le bâtiment avec l’arrêt de chantiers, sans mesures d’accompagnement suffisantes.
Le secteur informel, principal pourvoyeur d’emplois, a également été touché sans solutions alternatives. Dans la presse, le gel de certaines conventions et la baisse des publicités ont fragilisé plusieurs entreprises et entraîné des pertes d’emplois.
Nous avons aussi assisté à des grèves, notamment dans l’éducation et les transports, avec de fortes conséquences économiques et sociales. Dans les universités, les conditions des étudiants restent préoccupantes.
Du côté agricole, la campagne a été difficile. Certains producteurs n’ont pas réussi à écouler leurs récoltes, allant jusqu’à jeter leurs productions pour exprimer leur colère.
Tous ces éléments ont des conséquences économiques et sociales importantes. Dans ce contexte, il est normal que les populations expriment leur mécontentement. La situation actuelle ressemble à une régression généralisée.
3. Le pouvoir met en avant une rupture systémique avec les anciennes pratiques. Considérez-vous que cette promesse est tenue ou s’agit-il, selon vous, d’un simple discours politique ?
S’il y avait une seule raison pour laquelle je fondais un espoir sur ce régime, c’était justement la rupture. Mais très tôt, les premières nominations ont montré que cette rupture n’était pas au rendez-vous.
Les choix opérés ont souvent reproduit les anciennes logiques, parfois même avec moins de compétence affichée. Cela a été une première alerte.
Je considère que le choix des hommes n’a pas répondu aux attentes annoncées. Il n’y a pas eu de stratégie claire, mais plutôt une improvisation permanente.
Je n’ai pas perçu de véritable méthode de gouvernance. Les décisions semblent souvent prises au gré des circonstances, sans vision globale.
Sur la justice également, on a observé des pratiques critiquées, avec des arrestations rapides et une forte politisation du système judiciaire. Toutefois, les hautes juridictions ont globalement joué leur rôle, ce qui est à saluer.
En définitive, il n’y a ni rupture systémique réelle, ni promesses pleinement tenues.
4. Pensez-vous que l’opposition est aujourd’hui suffisamment structurée et audible pour faire face à ce régime, ou souffre-t-elle encore de divisions internes qui limitent son efficacité ?
L’opposition sénégalaise est diverse et fragmentée. Ces derniers mois, je me suis éloigné de la vie politique active, mais on observe des dynamiques de regroupement à l’approche des prochaines échéances.
Sur le plan communicationnel, il y a une nette évolution dans les médias et sur les réseaux sociaux.
On note une dynamique intéressante au sein de l’APR, ainsi que chez la République des Valeurs avec Thierno Alassane Sall, qui joue pleinement son rôle de député. Des figures comme Barthélémy Dias poursuivent également leurs activités politiques.
Cependant, il reste nécessaire de renforcer la cohésion entre ces différentes forces pour espérer une alternative crédible.
Ma crainte est qu’on se dirige encore vers des élections de sanction plutôt que de véritable choix politique. Ce serait une limite importante pour la démocratie et pour l’avenir du pays
Xalima 18 avril 2026
PIDvito






























