Avec une demande qui atteint désormais près de 1 400 MW aux heures de pointe, contre environ 1 250 MW anticipés, le système électrique sénégalais fonctionne avec une marge de sécurité réduite. Derrière les délestages de septembre se dessine un problème plus profond : le pays tente de passer du fioul au gaz domestique alors que son réseau doit encore absorber une croissance rapide de la demande.
DAKAR — Le retour des coupures d’électricité au Sénégal n’est pas seulement une affaire de panne ou d’incident technique. Il révèle les tensions d’un système électrique engagé dans une transformation profonde.
Aux heures de pointe, la demande a atteint près de 1 400 mégawatts, alors que la planification de Senelec reposait sur une pointe d’environ 1 250 MW. L’écart, proche de 150 MW, réduit fortement la marge de sécurité du réseau et rend le système plus vulnérable au moindre incident.
Selon Mouhamed Habib Aïdara, secrétaire général du Syndicat unique des travailleurs de l’électricité (SUTELEC), cette différence contribue directement au retour des délestages. Mais la situation ne se résume pas à une consommation plus importante que prévu. Elle résulte également de contraintes liées au combustible et à la disponibilité effective de certaines centrales.
Une pointe de consommation plus élevée que prévu
Le chiffre de 1 400 MW est déterminant pour comprendre la situation.
Une prévision de pointe ne sert pas uniquement à anticiper la consommation. Elle permet de déterminer la quantité de production nécessaire et la réserve indispensable pour absorber les imprévus.
Lorsque la demande dépasse de 150 MW les prévisions, cette réserve peut rapidement disparaître.
Le phénomène est particulièrement visible en soirée, lorsque les ménages rentrent chez eux et que l’utilisation de l’éclairage, de la climatisation et des appareils électroménagers augmente simultanément.
Dans un système disposant de capacités excédentaires importantes, une telle hausse pourrait être absorbée. Avec des marges plus étroites, elle peut entraîner des interruptions dans certaines zones.
Cap des Biches a aggravé la situation
La tension a été accentuée début septembre par l’arrêt de la centrale de Cap des Biches.
La perte temporaire d’environ 240 MW a constitué un choc important pour le réseau. À cette indisponibilité s’est ajoutée une difficulté d’approvisionnement en gasoil nécessaire au fonctionnement de la centrale.
L’épisode rappelle une réalité souvent oubliée dans les débats sur l’électricité : la puissance installée n’est pas nécessairement la puissance disponible.
Une centrale peut être présente sur le réseau sans pouvoir fonctionner à pleine capacité. Une maintenance, un problème technique, un manque de combustible ou une difficulté logistique peuvent réduire considérablement la production réellement mobilisable.
C’est cette différence entre capacité théorique et capacité disponible qui devient critique lorsque la demande atteint son maximum.
Le combustible reste un point sensible
La dépendance aux combustibles importés constitue l’une des principales fragilités du système actuel.
Tant que les centrales utilisent principalement du fioul ou du diesel, leur fonctionnement dépend d’une chaîne d’approvisionnement qui doit être sécurisée en permanence.
Un retard dans les livraisons ou une insuffisance des stocks peut donc rapidement se transformer en problème électrique.
La situation actuelle montre ainsi que le défi du Sénégal n’est pas uniquement de disposer de centrales supplémentaires. Il faut également garantir qu’elles puissent fonctionner lorsque le réseau en a le plus besoin.
Le paradoxe du Gas-to-Power
C’est dans ce contexte que prend tout son sens la stratégie Gas-to-Power.
Le Sénégal dispose désormais de ressources pétrolières et gazières importantes et veut les utiliser davantage pour alimenter son économie.
L’objectif est notamment de remplacer progressivement les combustibles importés par du gaz produit localement, afin de réduire les coûts de production et de renforcer la sécurité énergétique.
Mais entre un gisement de gaz et une prise électrique, il existe toute une chaîne industrielle.
Il faut extraire le gaz, le traiter, le transporter, disposer des infrastructures nécessaires, adapter les centrales et assurer la synchronisation de l’ensemble.
C’est précisément cette période de transition qui crée aujourd’hui une partie des difficultés.
Le réseau gazier change progressivement la donne
Le lancement du segment Nord du Réseau gazier du Sénégal constitue l’une des pièces maîtresses de cette transformation.
Cette infrastructure doit permettre d’acheminer progressivement le gaz domestique vers les centrales électriques et les pôles industriels.
Le projet représente une étape importante dans la volonté de réduire la dépendance du pays aux combustibles importés.
Mais ses effets ne seront pas immédiats.
Une infrastructure énergétique peut préparer l’avenir sans résoudre instantanément les contraintes du présent. Tant que le réseau gazier, les ressources disponibles et les centrales ne fonctionneront pas comme un ensemble intégré, le système restera exposé aux fluctuations du combustible et de la demande.
Le calendrier du gaz devient stratégique
Le calendrier de disponibilité du gaz domestique est donc devenu une variable essentielle.
Selon le SUTELEC, certaines hypothèses de planification reposaient sur une disponibilité du gaz domestique plus rapide que prévu, notamment dans le cadre de Yakaar-Téranga.
Lorsque cette ressource n’arrive pas au rythme attendu, les centrales doivent continuer à fonctionner avec les combustibles existants ou adapter leur mode de fonctionnement.
Cette situation peut avoir un coût élevé.
Le Sénégal possède désormais des ressources énergétiques considérables, mais leur transformation en électricité fiable dépend de la capacité à faire fonctionner simultanément les différentes étapes de la chaîne.
Senelec face à une nouvelle équation
La hausse de la demande oblige également à revoir les hypothèses de planification.
Si une pointe proche de 1 400 MW devient une nouvelle référence, le scénario de 1 250 MW ne peut plus constituer à lui seul la base de dimensionnement du système.
Mais augmenter la capacité de production ne suffira pas.
Il faut également prévoir une réserve permettant de faire face aux pannes, aux opérations de maintenance, aux variations de consommation et aux incidents imprévus.
Un réseau électrique fiable doit pouvoir produire davantage que la consommation normale afin de conserver une marge de sécurité lorsque survient un problème.
Une facture qui dépasse le secteur de l’électricité
Pour les ménages, une coupure signifie d’abord une interruption du quotidien.
Pour les entreprises, les conséquences peuvent être beaucoup plus importantes.
Une interruption peut entraîner des pertes de marchandises, des problèmes de chaîne du froid, des retards de production, des équipements endommagés ou l’utilisation coûteuse de groupes électrogènes.
Le problème électrique devient alors un problème économique.
Dans un pays qui cherche à accélérer son industrialisation, la régularité de l’approvisionnement énergétique devient une condition essentielle de la compétitivité.
La communication devient un enjeu à part entière
La résurgence des coupures pose également la question de l’information des consommateurs.
Lorsqu’une interruption est programmée, les ménages et les entreprises peuvent prendre des dispositions.
Lorsqu’elle résulte d’un incident imprévu ou d’un déficit de production, la situation est évidemment différente.
Dans les deux cas, une communication rapide et précise permet toutefois de réduire les conséquences.
La confiance dans le système électrique dépend donc non seulement de la disponibilité du courant, mais également de la capacité à expliquer clairement les perturbations lorsqu’elles surviennent.
Le véritable test du Gas-to-Power
La réussite du Gas-to-Power ne se mesurera finalement pas au volume de gaz produit ou au nombre de kilomètres de gazoduc construits.
Elle se mesurera en mégawatts réellement disponibles au moment où le pays en a besoin.
Le véritable indicateur sera simple : une production suffisante, un combustible sécurisé, un réseau capable d’absorber la demande et une électricité disponible à un coût soutenable.
Le Sénégal peut disposer de pétrole et de gaz, construire de nouvelles centrales et développer son réseau. Mais si ces éléments n’avancent pas au même rythme, les difficultés risquent simplement de se déplacer d’un maillon de la chaîne à l’autre.
Une transition qui doit désormais produire des résultats
Le Sénégal se trouve donc à un moment charnière.
À court terme, il doit sécuriser l’approvisionnement en combustible, restaurer les capacités indisponibles et protéger les marges du réseau.
À moyen terme, il doit adapter ses prévisions à une demande qui progresse plus rapidement que certains scénarios antérieurs.
À plus long terme, il doit réussir l’intégration entre production de gaz, réseau gazier, centrales électriques, Senelec et industrie.
Le lancement du Réseau gazier du Sénégal constitue une étape importante dans cette direction. Mais une canalisation ne produit pas encore d’électricité.
Le véritable défi consiste désormais à transformer les ressources énergétiques du pays en une énergie disponible, prévisible et économiquement soutenable.
Pour les Sénégalais, la question ne sera finalement pas seulement de savoir combien de gaz le pays possède.
Elle sera beaucoup plus concrète : lorsque la demande atteindra son sommet, à 20 heures, les capacités de production et le réseau seront-ils suffisamment solides pour maintenir la lumière allumée ?
C’est à cette heure-là que la réussite de la transition énergétique sénégalaise sera véritablement mesurée.



























