Après près de deux années de négociations difficiles, le Sénégal et le Fonds monétaire international (FMI) ont franchi mardi une étape majeure vers la conclusion d’un nouveau programme financier. Les services du FMI et les autorités sénégalaises sont parvenus à un accord au niveau des services portant sur un programme de 36 mois d’environ 2,2 milliards de dollars, soit près de 1 243 milliards de francs CFA.
L’accord, conclu à l’issue d’une mission menée à Dakar du 19 août au 1er septembre par Mercedes Vera Martin, cheffe de mission du FMI pour le Sénégal, doit toutefois encore être approuvé par la direction du Fonds puis par son Conseil d’administration. Il est également conditionné à plusieurs mesures correctives concernant les données financières communiquées dans le passé ainsi qu’à l’obtention d’« assurances de financement » auprès des partenaires du Sénégal.
L’annonce constitue un tournant pour un pays qui, depuis la révélation de plusieurs milliards de dollars de dette non déclarée, s’est retrouvé progressivement coupé des financements du FMI et contraint de se tourner vers des marchés régionaux beaucoup plus coûteux.
Un accord encore sous conditions
Le nouveau programme serait conclu au titre de la Facilité élargie de crédit (FEC) pour une durée de 36 mois, couvrant la période 2026-2029. Le montant prévu atteint environ 1 537,1 millions de DTS, soit 475 % de la quote-part du Sénégal au FMI et environ 2,2 milliards de dollars.
Mais Dakar n’a pas encore obtenu un chèque de 2,2 milliards de dollars.
Le FMI insiste sur le caractère conditionnel de l’accord. Avant son examen par le Conseil d’administration, les autorités devront notamment mettre en œuvre des mesures correctives suffisamment fortes pour permettre au Fonds de traiter le dossier des déclarations erronées de données financières qui avait provoqué la suspension du précédent programme.
Le Sénégal devra également obtenir les garanties de financement nécessaires auprès de ses partenaires internationaux. Le nouveau programme doit notamment permettre de catalyser des financements supplémentaires de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement et d’autres partenaires au développement.
Autrement dit, le retour du FMI ne marque pas la fin de la crise financière sénégalaise. Il constitue plutôt le début d’un nouveau cycle de réformes et de surveillance.
La dette au cœur du nouveau programme
La question de la dette constitue désormais le principal enjeu du partenariat entre Dakar et le FMI.
Après la découverte, sous l’ancienne administration, de passifs et d’emprunts qui n’avaient pas été correctement déclarés, les ratios d’endettement du Sénégal ont fortement augmenté. Selon Reuters, la dette publique avait atteint environ 132 % du PIB à la fin de 2024, plaçant le pays dans une situation de vulnérabilité exceptionnelle.
Le FMI indique désormais que les autorités sénégalaises ont annoncé leur intention de solliciter un traitement de la dette afin de rétablir sa viabilité. Cette formulation est particulièrement importante : elle ouvre officiellement la porte à une opération de réaménagement de la dette alors que le gouvernement avait jusqu’ici été particulièrement prudent sur cette question.
Le traitement de la dette devrait ainsi devenir l’un des principaux dossiers économiques des prochains mois.
Cette évolution intervient alors que les coûts de financement du Sénégal restent élevés et que les marchés internationaux demeurent méfiants à l’égard de la signature souveraine du pays. Moody’s a récemment abaissé la note du Sénégal de Caa1 à Caa2, invoquant notamment les risques de refinancement et les limites de la capacité du pays à obtenir un allègement de sa dette.
Deux années de crise financière
Le nouvel accord intervient après une longue période de rupture entre Dakar et le FMI.
Le précédent programme, approuvé en 2023, représentait environ 1,8 milliard de dollars. Mais son exécution avait été interrompue après la découverte d’importantes divergences dans les données relatives aux déficits et à la dette publique. Le FMI avait alors suspendu ses décaissements et demandé aux nouvelles autorités sénégalaises de clarifier la situation.
Le gouvernement dirigé par le président Bassirou Diomaye Faye avait lancé un vaste travail d’audit et de réévaluation des finances publiques, mettant en cause la gestion de l’administration de l’ancien président Macky Sall.
Selon Reuters, plus de 11 milliards de dollars de dette précédemment non déclarée ont été identifiés, certaines estimations évoquant un montant pouvant atteindre 13 milliards de dollars.
Privé du soutien financier du FMI, le Sénégal a dû recourir davantage au marché financier régional, notamment à travers des émissions obligataires, avec des coûts d’emprunt élevés.
Cette dépendance aux marchés domestiques a contribué à accroître la pression sur les finances publiques et sur la capacité de l’État à financer ses dépenses courantes et ses investissements.
Dakar promet un nouvel assainissement des finances publiques
Le programme négocié avec le FMI repose sur un objectif central : rétablir la soutenabilité des finances publiques tout en évitant que l’ajustement ne pèse excessivement sur les ménages les plus vulnérables.
La stratégie annoncée repose sur deux piliers : augmenter progressivement les recettes de l’État et rationaliser les dépenses publiques.
Le gouvernement prévoit notamment d’adopter en 2027 une stratégie de recettes à moyen terme, destinée à améliorer durablement la mobilisation des ressources intérieures. L’objectif est de créer davantage de marges budgétaires pour financer les secteurs considérés comme prioritaires.
La gouvernance financière sera également renforcée. Le FMI cite notamment :
- une meilleure gestion de la dette publique ;
- un suivi renforcé des arriérés intérieurs ;
- une surveillance accrue des entreprises publiques ;
- une amélioration de la transparence budgétaire ;
- une réforme de la mobilisation des recettes ;
- une amélioration de l’environnement des affaires ;
- une progression de l’inclusion financière.
Le programme prévoit parallèlement de renforcer les mécanismes de protection sociale, notamment à travers des transferts monétaires ciblés en faveur des ménages vulnérables.
La question sensible des subventions
Le gouvernement devra également s’attaquer à l’un des postes les plus coûteux des finances publiques : les subventions énergétiques.
Selon des informations présentées par le ministre de l’Économie, des Finances et du Plan, Cheikh Diba, l’exécutif entend engager progressivement une réduction des subventions tout en cherchant à protéger les ménages les plus fragiles.
Cette équation sera politiquement délicate dans un pays confronté à une forte pression sur le pouvoir d’achat.
Le gouvernement devra donc trouver un équilibre entre la nécessité de réduire les dépenses publiques et celle d’éviter une nouvelle hausse brutale du coût de la vie.
Une économie qui résiste malgré la crise
Le tableau économique n’est toutefois pas entièrement sombre.
Selon le FMI, l’économie sénégalaise a enregistré une croissance de 6,7 % en 2025, portée notamment par la première année complète de production pétrolière.
Mais cette performance masque une réalité plus contrastée : la croissance du PIB hors hydrocarbures n’a atteint que 2,2 % en 2025.
La situation semble néanmoins s’améliorer en 2026. Au premier trimestre, la croissance du PIB hors hydrocarbures a rebondi à 4,7 % sur un an, soutenue notamment par la vigueur de la consommation privée. L’inflation est, quant à elle, restée contenue à environ 1,4 %.
Le défi pour Dakar consiste désormais à transformer les revenus issus des hydrocarbures en croissance durable, en évitant que l’économie ne devienne trop dépendante du pétrole et du gaz.
Un soutien attendu de la Banque mondiale et de la BAD
Le retour du FMI pourrait également débloquer d’autres sources de financement.
Le Fonds estime que son programme devrait contribuer à mobiliser des ressources auprès de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement et d’autres partenaires internationaux.
Pour Dakar, l’enjeu est considérable. La conclusion d’un programme avec le FMI pourrait servir de signal aux bailleurs et aux investisseurs internationaux quant à la volonté du Sénégal de restaurer ses équilibres budgétaires et de renforcer la transparence de ses comptes publics.
Mais cette crédibilité devra être reconstruite progressivement.
Le rôle déterminant de la dette dans les prochains mois
Le véritable test commencera après l’approbation éventuelle du programme.
Le Sénégal devra simultanément réduire ses déficits, maîtriser ses dépenses, améliorer ses recettes, traiter ses arriérés, réorganiser sa dette et préserver les dépenses sociales.
Le gouvernement devra surtout convaincre ses créanciers que la trajectoire actuelle de la dette peut redevenir soutenable.
Le ministre Cheikh Diba a présenté l’accord comme une nouvelle étape vers le redressement et la relance économique. La présidence et le gouvernement devront maintenant transformer cet accord technique en décisions concrètes. (RTS Officiel)
Une étape décisive, mais pas encore une victoire
L’accord annoncé mardi constitue sans doute l’une des décisions économiques les plus importantes du Sénégal depuis l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye.
Il restaure le dialogue avec le principal bailleur multilatéral du pays et ouvre potentiellement la voie à plusieurs milliards de dollars de financements supplémentaires.
Mais il impose aussi à Dakar une discipline budgétaire beaucoup plus stricte.
Le FMI demande des actions correctives sur les anciennes déclarations financières, une meilleure transparence, une gestion plus rigoureuse de la dette et des réformes structurelles. Surtout, le Fonds attend désormais des autorités qu’elles prennent les décisions nécessaires pour restaurer durablement la confiance.
Pour les Sénégalais, la question sera moins de savoir combien le pays peut encore emprunter que de savoir comment ces ressources seront utilisées et qui supportera le coût du redressement.
L’accord de 2,2 milliards de dollars n’est donc pas encore le dénouement de la crise financière sénégalaise. C’est le début d’une nouvelle phase : celle où Dakar devra démontrer que le retour du FMI peut devenir un levier de stabilisation, plutôt qu’une simple bouée de sauvetage.
Le prochain rendez-vous sera désormais à Washington : le Conseil d’administration du FMI devra se prononcer sur le programme après l’achèvement des mesures correctives et la réunion des assurances de financement nécessaires.


























