SECTEUR PRIVÉ : L’AUDIENCE DE DIOMAYE FAYE QUI FAIT DÉBAT

Xalima
By
Xalima
12 Min Read

Présentée par la Présidence comme une étape dans le renforcement du dialogue avec les acteurs économiques, la rencontre du chef de l’État avec des représentants du secteur privé provoque une vive controverse. Au-delà de la polémique, elle pose une question essentielle : le nouveau pouvoir est-il réellement en train de changer les méthodes de gouvernance économique ?

L’image est désormais connue : autour du chef de l’État, des responsables du monde des affaires réunis au Palais de la République. Une audience que la Présidence inscrit dans sa volonté de maintenir le dialogue avec le secteur privé et de créer les conditions nécessaires à l’investissement et à la relance de l’activité économique.

Sur le papier, la démarche paraît difficilement contestable. Dans un Sénégal confronté à de fortes contraintes financières, à la pression sur le pouvoir d’achat et à la nécessité de stimuler la production et l’emploi, l’État a besoin des entreprises. Il ne peut ni investir seul, ni créer tous les emplois, ni porter à lui seul la transformation économique.

Mais la rencontre a rapidement changé de dimension. Dans une tribune au ton particulièrement virulent, Adama Gaye dénonce ce qu’il considère comme une reproduction des anciennes pratiques et s’interroge sur le choix des personnalités reçues au Palais.

Derrière les excès de langage de l’auteur se trouve pourtant une interrogation qui mérite d’être posée : le secteur privé reçu par le pouvoir représente-t-il réellement toute l’économie sénégalaise ?

Le problème n’est pas de recevoir le privé, mais lequel

La première nuance est essentielle. Il serait difficile de reprocher au président Diomaye Faye de dialoguer avec le patronat et les entreprises. Aucun programme sérieux de transformation économique ne peut être construit sans eux.

Le véritable sujet est celui de la diversité des interlocuteurs.

Le Sénégal économique ne se limite pas aux grandes entreprises et aux organisations patronales. Il comprend une multitude de PME, de commerçants, d’industriels, d’artisans, d’agriculteurs, d’acteurs du numérique, de start-up et d’entrepreneurs individuels qui évoluent souvent loin des cercles institutionnels.

Ces acteurs représentent une partie considérable de l’activité économique et sont directement confrontés aux problèmes qui freinent la croissance : accès au crédit, fiscalité, coût de l’énergie, difficultés administratives, accès aux marchés, concurrence et faiblesse des capacités d’exportation.

Une politique de transformation ne peut donc se contenter d’écouter les acteurs déjà installés. Elle doit également donner une voix à ceux qui cherchent précisément à émerger.

Une rupture politique qui doit aussi produire une rupture économique

C’est ici que la critique d’Adama Gaye rejoint une interrogation plus large sur le projet de rupture porté par les nouvelles autorités.

Depuis leur arrivée au pouvoir, celles-ci ont promis de tourner la page de certaines pratiques de gouvernance et de construire un nouveau modèle économique. Cette ambition crée nécessairement une attente : celle de voir apparaître de nouvelles méthodes, de nouveaux mécanismes et, éventuellement, de nouveaux interlocuteurs.

Or, lorsque les mêmes figures économiques que celles qui ont longtemps gravité autour des pouvoirs successifs réapparaissent dans les espaces de décision, le doute peut s’installer.

Cela ne signifie pas qu’un entrepreneur ayant travaillé avec les anciens régimes devrait être automatiquement écarté. L’expérience, les compétences et les capacités d’investissement restent utiles, quelle que soit l’époque politique.

Mais la rupture suppose de ne pas confondre continuité des compétences et continuité des privilèges.

La question centrale devient alors celle de l’égalité d’accès au pouvoir public : qui peut être entendu, qui peut présenter ses projets et qui bénéficie réellement des dispositifs économiques de l’État ?

Les « champions nationaux », une promesse à mesurer

Dans sa charge, Adama Gaye revient également sur l’épisode des « cinq champions nationaux » présentés au Palais.

Cette référence mérite d’être examinée au-delà de la formule polémique.

Le Sénégal a régulièrement mis en avant l’idée de faire émerger des entreprises nationales suffisamment puissantes pour porter la croissance, conquérir des marchés régionaux et concurrencer les groupes étrangers.

L’objectif est légitime. Mais une politique de champions nationaux ne peut être évaluée à partir de cérémonies ou de photographies officielles.

Elle doit répondre à des indicateurs précis : combien d’emplois créés ? Quels investissements réalisés ? Quelle production supplémentaire ? Quelles exportations ? Quelle valeur ajoutée locale ?

Et surtout : comment éviter qu’une politique destinée à faire émerger quelques champions ne transforme ces derniers en bénéficiaires permanents de la commande publique ?

Le véritable succès serait plutôt de créer un écosystème dans lequel les champions d’aujourd’hui contribuent à faire naître ceux de demain.

La jeunesse et les femmes : l’angle mort du dialogue économique ?

Autre critique avancée par Adama Gaye : la place accordée aux jeunes et aux femmes.

Sur ce point, la question dépasse largement cette audience particulière.

Le Sénégal dispose d’une population jeune et d’un important tissu d’activités portées par les femmes. Pourtant, dans les espaces économiques les plus institutionnels, les mêmes organisations et les mêmes profils restent souvent les plus visibles.

Cela pose un problème de représentation, mais aussi d’efficacité.

Les jeunes entrepreneurs sont souvent les premiers à expérimenter de nouveaux modèles dans le numérique, les services, l’agriculture ou l’économie créative. Les femmes jouent, de leur côté, un rôle majeur dans le commerce, la transformation et les activités génératrices de revenus.

Les intégrer davantage au dialogue économique ne relève donc pas seulement d’une exigence symbolique. C’est aussi une nécessité économique.

Entre le communiqué du Palais et la réalité des entreprises

La Présidence met en avant le dialogue avec le secteur privé, l’investissement et l’amélioration de l’environnement des affaires. Cette orientation est cohérente avec les besoins actuels du pays.

Mais le succès de cette politique ne se mesurera pas au nombre d’audiences organisées.

Les chefs d’entreprise attendent des réponses concrètes : accès au financement, délais administratifs réduits, sécurité juridique, fiscalité prévisible, énergie disponible à un coût supportable, infrastructures adaptées et accès aux marchés.

Le gouvernement doit donc franchir une étape supplémentaire : passer du dialogue institutionnel au contrat de performance économique.

Chaque rencontre devrait pouvoir déboucher sur des engagements identifiables, des échéances et des résultats évaluables.

C’est à ce niveau que se fera la différence entre une politique économique réellement transformatrice et une simple politique de communication.

Attention toutefois à l’amalgame

La virulence de la tribune d’Adama Gaye appelle également une mise au point.

Présenter collectivement les patrons reçus comme des « profiteurs », des « sangsues » ou des acteurs impliqués dans les dérives économiques du passé relève du jugement politique. Cela ne peut être assimilé à une démonstration factuelle.

Le Sénégal doit certes faire toute la lumière sur les éventuelles malversations commises dans la gestion des ressources publiques. Mais les responsabilités individuelles doivent être établies par les enquêtes et la justice.

Le renouvellement du modèle économique ne peut pas reposer sur la suspicion généralisée à l’égard du secteur privé.

Il doit au contraire permettre de distinguer les entreprises qui créent de la valeur de celles qui dépendent excessivement de la proximité avec l’État.

Le véritable enjeu : sortir de l’économie de connivence

C’est finalement ici que la polémique prend tout son sens.

Le débat ne devrait pas opposer artificiellement le pouvoir aux patrons, ni présenter le secteur privé comme un bloc homogène. Il devrait porter sur les règles du jeu.

Un État moderne doit pouvoir travailler avec les grandes entreprises sans leur être soumis. Il doit pouvoir soutenir les PME sans créer de nouvelles dépendances. Il doit attirer les investisseurs tout en protégeant les intérêts économiques nationaux.

Surtout, il doit garantir que l’accès aux marchés publics, aux financements, aux autorisations et aux opportunités ne soit pas déterminé par la proximité avec le pouvoir.

La vraie rupture serait là : passer d’une économie de relations à une économie de règles.

Diomaye Faye face à l’épreuve des résultats

La polémique née de cette audience peut donc être ramenée à une question beaucoup plus simple.

Le président Bassirou Diomaye Faye a-t-il reçu des patrons ? Oui. Est-ce en soi un problème ? Non.

Le problème commencerait si ces rencontres devenaient une fin en soi.

Le Sénégal n’a pas besoin de nouvelles photos officielles. Il a besoin de résultats visibles dans les entreprises, dans les ateliers, dans les exploitations agricoles, dans les usines et dans les foyers.

Si les consultations engagées par le pouvoir permettent d’accélérer les investissements, de renforcer les entreprises sénégalaises, de créer des emplois et d’améliorer le pouvoir d’achat, la controverse finira par perdre de sa force.

Si, en revanche, elles donnent le sentiment que les mêmes réseaux bénéficient encore des mêmes accès et des mêmes avantages, la promesse de rupture sera sérieusement fragilisée.

Au fond, l’audience du Palais n’est ni le problème ni la solution. Elle constitue un test.

Un test de représentativité.

Un test de transparence.

Un test de rupture.

Et surtout, un test de capacité à transformer le dialogue économique en résultats.

Car dans le Sénégal d’aujourd’hui, le temps des grands discours s’efface devant une exigence devenue incontournable : produire, investir, créer des emplois et rendre des comptes.

C’est sur ce terrain, et non devant les caméras du Palais, que le nouveau modèle économique sénégalais sera véritablement jugé.

Share This Article
Leave a Comment

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *