Le tumulte politique que traverse aujourd’hui le Sénégal est sans doute l’un des plus révélateurs de notre histoire institutionnelle récente. La rupture intervenue au sein du parti arrivé au pouvoir a donné naissance à une situation inédite. Les deux pôles antagonistes issus d’une même majorité se disputent désormais le pouvoir, l’un depuis l’Exécutif, l’autre depuis l’Assemblée nationale.
Ce face-à-face inédit ne constitue pourtant pas la véritable crise. Il agit plutôt comme un révélateur. Il nous oblige à regarder une réalité que notre démocratie avait fini par rendre presque invisible. Le Sénégal fonctionne depuis des décennies selon le modèle d’une démocratie de la minorité, par la minorité et, trop souvent, pour la minorité.
Cette affirmation peut sembler paradoxale dans un pays qui organise régulièrement des élections libres et où l’alternance est devenue une réalité. Pourtant, derrière les apparences du suffrage universel se cache un phénomène beaucoup plus profond que l’on pourrait appeler la tyrannie de la triple minorité.
La première est la minorité politique.
Le peuple est souverain le jour du vote. Mais, dès le lendemain, il redevient largement spectateur. Quelques centaines de responsables politiques , ministres, députés, hauts fonctionnaires, directeurs généraux et dirigeants d’institutions , concentrent l’essentiel du pouvoir de décision, tandis que plusieurs millions de citoyens reprennent le cours ordinaire de leur existence sans véritable capacité d’influer sur les choix publics.
La démocratie devient alors moins un gouvernement permanent du peuple qu’une délégation presque totale de sa souveraineté.
C’est cette conception du pouvoir, poussée à son extrême, qui a conduit les tenants de l’actuelle majorité parlementaire à s’arroger le droit d’envisager une modification substantielle de la loi fondamentale du pays sans éprouver la nécessité de consulter quiconque, y compris le Président de la République et le Gouvernement, alors même qu’il s’agit d’une réforme engageant durablement le présent et l’avenir de la Nation.
La deuxième est la minorité administrative et économique.
Le paradoxe est saisissant. Sur près de six millions d’actifs, moins d’un demi-million évoluent dans le secteur formel public et privé. Au sein même de cet ensemble, moins de deux cent mille agents publics, dont seule une infime minorité occupe les principaux centres de décision, participent effectivement à la conduite de l’État.
En face vivent les véritables producteurs de richesses : les agriculteurs, les éleveurs, les pêcheurs, les artisans, les commerçants, les transporteurs, les entrepreneurs et les travailleurs du secteur privé, de l’économie populaire et les millions de travailleurs indépendants. Ce sont eux qui nourrissent le pays, bâtissent les villes, produisent les biens, assurent les services et créent quotidiennement la richesse nationale. Pourtant, ils demeurent largement absents des lieux où s’élaborent les politiques qui déterminent leur avenir. L’économie réelle produit. Une faible minorité administrative décide.
La troisième est la minorité linguistique.
C’est sans doute la plus silencieuse et la plus profonde.
L’Afrique demeure le seul continent où les langues de l’État, de la justice, de l’administration et de l’enseignement restent essentiellement des langues héritées de la colonisation. Plus de soixante ans après les indépendances, l’immense majorité des citoyens continue d’être gouvernée dans des langues qu’elle ne maîtrise pas.
Peut-on parler de souveraineté populaire lorsque les lois, les décisions administratives, les programmes scolaires et les débats publics utilisent principalement des langues qui ne sont ni celles de la pensée quotidienne ni celles de la majorité des citoyens ? La démocratie suppose la compréhension. Sans compréhension, la participation devient incomplète. Sans participation, la citoyenneté demeure amputée.
Ces trois minorités ne sont pas indépendantes. Elles se renforcent mutuellement. La minorité politique gouverne avec les instruments de la minorité administrative dans la langue de la minorité linguistique. Pendant ce temps, la majorité sociale, économique et culturelle demeure à la périphérie des lieux de décision.
Il importe toutefois de lever toute ambiguïté. Cette réflexion ne saurait être interprétée comme un appel populiste au nivellement par le bas, ni comme une remise en cause du rôle essentiel des intellectuels, des cadres et des experts issus de nos grandes écoles et universités. Bien au contraire. Il s’agit d’un appel à une gouvernance plus juste, qui reconnaît à chacun sa place dans la construction nationale, dans le respect mutuel et la coresponsabilité.
À une conception verticale et exclusive du pouvoir, il faut opposer une gouvernance ouverte et inclusive, où la compétence scientifique et technique rencontre l’expérience du terrain, où le savoir académique dialogue avec le savoir pratique, où l’intelligence des diplômes s’enrichit de l’intelligence de la vie.
Gardons également à l’esprit que notre histoire intellectuelle ne s’est jamais construite ex nihilo. Elle s’est nourrie de savoirs endogènes, d’une sagesse profondément enracinée, d’un art de vivre, d’une ingénierie sociale remarquable, mais aussi d’une tradition arabo-islamique d’une exceptionnelle fécondité qui a structuré nos sociétés durant des siècles.
Le contrôle durable des principaux leviers de décision par la seule fraction des élites issues de l’école coloniale constitue aujourd’hui un facteur supplémentaire d’exclusion, de moins en moins acceptable.
Il ne s’agit pas de substituer une élite à une autre. Il s’agit d’élargir le cercle afin que les responsabilités nationales reflètent enfin la diversité des intelligences, des expériences et des traditions intellectuelles qui composent la nation sénégalaise. C’est précisément ce que la crise politique actuelle met en lumière.
Le conflit qui oppose aujourd’hui les deux principales composantes du pouvoir n’est peut-être pas seulement une rivalité d’hommes ou d’ambitions. Il révèle surtout que notre démocratie demeure organisée autour de la conquête et du contrôle des institutions par des élites relativement restreintes, tandis que les détenteurs des autres formes de savoir et les grandes majorités productives continuent d’attendre leur véritable intégration dans la gouvernance nationale.
Le débat qui s’ouvre ne peut donc se limiter au remplacement d’une majorité par une autre. Il doit conduire à changer de modèle.
Le retour remarqué du Président Macky Sall à Dakar, l’accueil populaire exceptionnel qui lui a été réservé et l’espérance que beaucoup y ont projetée traduisent une attente réelle de renouveau politique. Dans le même temps, le Président Bassirou Diomaye Faye, en garantissant un climat de liberté permettant cette expression, montre que les institutions peuvent demeurer fédératrices malgré les tensions.
Mais, au-delà des hommes, l’histoire retiendra surtout leur capacité , ou leur incapacité , à transformer les règles du jeu. La véritable refondation commence lorsque les citoyens cessent d’être seulement des électeurs pour devenir des acteurs permanents de la décision publique. Elle commence lorsque les producteurs de richesses participent effectivement aux grandes orientations économiques nationales. Elle commence lorsque les langues nationales deviennent des langues du savoir, de l’administration, de la justice et de la démocratie, aux côtés du français et de l’arabe.
Autrement dit, lorsque la majorité sociale devient enfin la majorité politique, sans renier les apports irremplaçables de toutes les élites de la Nation.
C’est probablement là le grand chantier du Sénégal du XXIᵉ siècle. Il ne s’agit plus seulement de conquérir le pouvoir. Il s’agit de démocratiser la démocratie elle-même.
Voilà pourquoi le débat qui s’ouvre aujourd’hui dépasse largement les affrontements du moment. Il pose une question bien plus fondamentale : comment faire passer le Sénégal d’une démocratie de la minorité à une République de la majorité ?
C’est peut-être autour de cette interrogation que pourrait se construire le prochain grand consensus national et s’inventer le nouveau contrat républicain du Sénégal.
Abdou Fall
Ancien ministre d’État





























