De Cherif Sadio
Notre mauvaise participation relève d’une faute technique et professionnelle de notre sélectionneur et de son staff, qui ont montré leurs limites sur les plans tactique, physique et dans la gestion des moments clés. Ils n’ont pas été à la hauteur des attentes et n’ont pas fait preuve de suffisamment d’ingéniosité dans leurs ajustements en cours de matchs.
Nos joueurs ont été physiquement suffisants parce que la préparation physique n’était aucunement optimale. Ils n’ont pas non plus été tactiquement aidés pendant les matchs. Des carences managériales visibles, mais prochainement évitables.
Il faut se réveiller parce que notre notre préparateur physique, par exemple, n’avait auparavant aucune expérience au sein d’un club, ni même dans le Navétane ou dans une école de football de quartier. L’équipe nationale A est sa première expérience en tant que préparateur physique d’une équipe disputant une compétition, alors qu’une sélection nationale A du calibre du Sénégal ne devrait jamais être un terrain d’apprentissage.
Une Coupe d’Afrique des Nations et une Coupe du Monde n’imposent pas les mêmes contraintes de préparation physique. La Coupe d’Afrique se dispute généralement en milieu de saison, lorsque les joueurs n’ont pas encore accumulé toute la charge physique d’un exercice complet avec leurs clubs. La gestion de la condition physique y est donc moins complexe.
À l’inverse, un Mondial se joue en fin de saison, après des mois d’efforts intenses. Il exige une préparation méthodique, individualisée et rigoureuse afin de permettre aux joueurs d’atteindre leur pic de performance au moment décisif. À ce niveau, aucun détail n’est laissé au hasard.
Lorsqu’on observe le comportement physique collectif de nos joueurs et les standards de préparation des grandes nations comme la France, l’écart avec ce qui a été mis en place autour du Sénégal apparaît considérable, sans mentionner l’ensemble des facteurs négatifs activés par la FSF et l’État (en matière d’organisation, de primes…) pour saboter cette édition.
En tout cas, si Pape Thiaw doit être amené à poursuivre l’aventure, il devra impérativement être mieux entouré. Son équipe technique est à recomposer ou à renforcer dans sa structuration méthodique et stratégique. Le football de très haut niveau exige un encadrement composé de profils dotés d’expertises avérées, transversales, expérimentées, capables d’apporter une réelle valeur ajoutée dans la prise de décision autour du sélectionneur.
Un sélectionneur, même expérimenté, ne peut pas tout porter seul. La qualité de son entourage est souvent aussi déterminante que ses propres compétences. Autour de Thiaw, il manque clairement des techniciens disposant d’une vraie expérience managériale adossée à un vécu suffisant au plus haut niveau en tant que premiers décideurs, capables d’apporter des réponses claires dans l’immédiateté et dans les moments décisifs pour notre sélection.
Son premier adjoint est un entraîneur de réhabilitation compétent et a exercé en tant que préparateur physique sous Aliou Cissé, dont Pape était lui-même l’adjoint. Tony et Diatta, quant à eux, interviennent très peu dans les échanges visibles, alors que dans les grandes compétitions, la force d’un staff repose aussi sur la richesse des débats internes, la capacité à challenger les décisions et à proposer rapidement des solutions.
Dans un Mondial, la différence se fait souvent sur la capacité des assistants à analyser rapidement les situations, à anticiper les problèmes et à prendre les bonnes décisions dans l’instant. Malheureusement, dans cet écosystème du football sénégalais où les amitiés, les affinités et les considérations de circonstance prennent souvent le pas sur la lucidité, l’anticipation et l’évaluation objective des compétences, il devient difficile d’aborder ces sujets sereinement.
À cela s’ajoutent les graves manquements organisationnels et administratifs qui ont entouré cette compétition, révélateurs d’un pilotage défaillant de la fédé. Une nouvelle fois, l’instance a démontré son incapacité à fédérer les énergies autour de l’essentiel, compromettant clairement les intérêts supérieurs du football national. Par son amateurisme et ses dysfonctionnements, elle a largement contribué à saborder la participation du pays à la grand-messe du football mondial, portant au passage un sérieux préjudice à notre diplomatie sportive déjà fragile.
Mais, c’est peut-être une élimination qui pourrait nous ouvrir les yeux. Elle devrait nous enseigner beaucoup de choses et surtout nous aider à comprendre les enjeux du très haut niveau. Raison pour laquelle je dis et répète que l’une des prochaines grandes révolutions du football sénégalais devrait être la refondation de la Direction Technique Nationale. Cette structure ne devrait pas être cantonnée à un simple rôle administratif ou consultatif.
Si notre pays ambitionne de transformer durablement son football en une vraie industrie, la refondation de la DTN est indispensable, au-delà de celle de la FSF dont le dysfonctionnement ne cesse d’augmenter. Elle permettrait de sortir d’une logique de gestion au coup par coup pour construire un système fondé sur la planification, l’expertise, la recherche et l’évaluation permanente des politiques publiques, à travers une territorialisation du football national.
Elle devrait devenir le vrai bras stratégique de la politique sportive du football, être au cœur de l’élaboration, de la mise en œuvre et de l’évaluation d’une politique sportive cohérente, ambitieuse et durable, fondée sur des objectifs mesurables, des indicateurs de performance et une vision de long terme. Pour y parvenir, elle doit bénéficier d’une autonomie renforcée, de moyens humains, techniques et financiers conséquents, ainsi que d’une réelle capacité d’influence sur les orientations du football national.
Cette transformation suppose également une collaboration institutionnelle beaucoup plus structurée entre la FSF et le ministère des Sports, afin d’assurer une meilleure cohérence entre les politiques publiques, les orientations techniques et les ambitions de développement du football sénégalais.
Son rôle ne devrait pas se limiter à la formation des cadres techniques ou au suivi des sélections nationales. Elle devrait également piloter la recherche, la détection des talents, l’innovation, l’analyse des performances, la planification du développement territorial, ainsi que la définition des standards techniques applicables à l’ensemble des acteurs du football.
Dans les grandes nations du football, la direction technique constitue le vrai cerveau de la politique sportive. Elle assure la continuité des orientations indépendamment des changements de dirigeants, garantit une cohérence entre les différentes catégories d’âge et favorise l’émergence d’un modèle national de développement.
Cela dit, la FSF doit être administrée comme une entreprise de haut niveau, avec une gouvernance moderne et une culture de la performance. Les collaborateurs doivent être recrutés avant tout sur la base de leurs compétences, de leur expertise et de leur capacité à produire des résultats mesurables dans leurs domaines de responsabilité. Chaque fonction doit répondre à des objectifs précis, évalués à travers des indicateurs de performance.
Aussi, le modèle économique de la FSF ne peut pas continuer à dépendre essentiellement des prize money issus des compétitions internationales. Ces revenus, aussi importants soient-ils, demeurent par nature aléatoires puisqu’ils sont conditionnés aux résultats sportifs. Une institution ne construit pas son avenir sur des ressources incertaines.
La FSF doit développer des leviers financiers solides, diversifiés et pérennes. Ces leviers existent déjà : le merchandising, la billetterie, les licences, les droits commerciaux et télévisuels, les partenariats stratégiques, le développement de la marque, les plateformes numériques, la valorisation des données ou encore la création de nouveaux produits et services autour du football.
Le potentiel de plusieurs de ces sources de revenus est largement sous-exploité. Ce qui se passe dans le merchandising, la billetterie ou la gestion des licences s’apparente à un véritable auto-sabotage économique. Ce sont des recettes que la fédé pourrait mieux structurer et professionnaliser afin de générer des revenus récurrents, indépendamment des performances des équipes nationales.
Le système des licences, par exemple, devrait, à lui seul, pouvoir générer plusieurs milliards de francs CFA de revenus, avec un objectif réaliste d’au moins 5 milliards grâce à une gestion centralisée et professionnelle, notamment adossée à la CDC. Car, dans les nations où l’industrie sportive est développée, la licence d’exploitation constitue l’un des premiers leviers économiques permettant aux fédérations de valoriser leur marque, de protéger leur identité et de créer de nouvelles sources de financement durables pour le développement du football.
L’enjeu n’est donc pas uniquement de contrôler l’utilisation des couleurs et des symboles de l’équipe nationale, mais de transformer un patrimoine immatériel en véritable actif économique. Une stratégie bien structurée permettrait de capter une partie de la valeur créée autour de la passion nationale pour financer les infrastructures, la formation, les compétitions locales et l’ensemble de l’écosystème du football.
Aujourd’hui, n’importe qui se lève, crée une réplique des anciens maillots de l’équipe nationale sans autorisation ou crée un nouveau maillot « designé » reprenant les mêmes codes couleurs de la sélection nationale et réalise des millions de bénéfices sur le dos de l’instance fédérale, alors même que ces vendeurs sont parfaitement identifiables.
Dans un pays où la fédération est structurée et où la gestion de la marque nationale est prise au sérieux, tout commerçant souhaitant exploiter les couleurs, les symboles ou l’identité visuelle de l’équipe nationale pour produire des maillots doit au préalable obtenir une licence d’exploitation payable. Il doit également soumettre le modèle du produit envisagé, préciser les quantités à fabriquer et se conformer à un dispositif de suivi rigoureux, mis en place en collaboration avec les services des douanes et les forces de contrôle compétentes.
Cette démarche permettrait non seulement de protéger l’image de l’équipe nationale, mais aussi de générer des revenus supplémentaires pour le développement du football, tout en luttant efficacement contre l’exploitation anarchique d’une marque qui appartient à toute une nation.
Le football moderne est une industrie. Les fédérations qui réussissent ne gagnent pas uniquement parce qu’elles disposent de bons joueurs ; elles gagnent aussi parce qu’elles savent créer de la valeur, professionnaliser leur gestion et transformer leur popularité en ressources économiques durables. C’est dans cette direction que le football sénégalais doit désormais évoluer.
Les ressources ne manquent pas, elles existent déjà dans ce pays, il suffit d’arrêter de vouloir les chanter ou de vouloir les amener à quémander ce qui devrait leur revenir grâce à leurs résultats et à leurs compétences. Car, dans l’écosystème du football sénégalais, tout le monde sait qui est qui. Chacun connaît les compétences des autres, sait qui est capable d’apporter une réelle valeur ajoutée à l’instance nationale, qui travaille efficacement dans les clubs, quels rôles y sont occupés, qui exerce les nouveaux métiers du sport de haut niveau au sein de nos clubs et obtient des résultats malgré des conditions et des moyens parfois limités, pourquoi certaines structures sportives obtiennent de meilleurs résultats que d’autres et quelles méthodes expliquent ces réussites, ou encore pourquoi certaines personnes gagnent ou influencent positivement les résultats partout où elles passent.
Notre pays devrait également se doter d’un vrai laboratoire de recherche consacré au football et au sport en général. Malgré les performances de nos sélections nationales et le rayonnement croissant de nos joueurs, nous ne disposons toujours pas d’une structure permanente capable de produire des connaissances scientifiques au service du développement du sport.
Un tel laboratoire ne serait pas un simple centre d’études, il constituerait un vrai outil d’aide à la décision pour les fédérations, le ministère des Sports, les clubs et les centres de formation. Sa mission serait de collecter et d’analyser les données, d’évaluer les politiques publiques, de mesurer les performances, d’anticiper les risques, de conduire des études prospectives et de proposer des réformes fondées sur des preuves plutôt que sur des intuitions.
Le football moderne ne se gagne plus uniquement sur le terrain. Il se construit également dans les bureaux, les universités, les laboratoires, les départements de recherche, les cellules d’analyse de données et les directions stratégiques. Les grandes nations investissent dans les sciences du sport, l’économie du football, l’intelligence artificielle, la médecine, la psychologie, la biomécanique, la gouvernance et les modèles économiques afin de conserver une longueur d’avance.
Au Sénégal, le débat reste trop souvent limité aux entraîneurs, aux joueurs, aux arbitres ou aux résultats des matchs. Nous parlons rarement de recherche, d’innovation, d’évaluation des politiques sportives ou de modèles économiques capables de transformer durablement le football en une véritable industrie.
Pourtant, les compétences existent, aussi bien au Sénégal que dans la diaspora. Ce qui manque, c’est une volonté institutionnelle de les réunir autour d’un projet structurant. Tant que nous ne placerons pas la recherche, les données et l’innovation au cœur de notre stratégie, nous continuerons à gérer le football de manière essentiellement réactive, alors que les plus grandes fédérations planifient déjà leur développement sur dix ou quinze ans.
Il manque à notre pays la mise en place d’une révolution scientifique, économique et stratégique. À ce jour, cette ambition n’a toujours pas trouvé de traduction concrète. Nous devons développer la culture du bilan et de l’évaluation. Un football qui génère des milliards sans vrais organes de contrôle, d’évaluation et d’audit est une invitation permanente aux dysfonctionnements.
Aucune organisation ne peut durablement prétendre à l’excellence sans mécanismes de contrôle, de reddition de comptes et d’évaluation de ses performances. L’être humain, aussi intègre et compétent soit-il, a besoin d’un cadre institutionnel qui garantisse la transparence, la responsabilité et l’amélioration continue.
Lorsqu’il n’existe ni contrôle indépendant, ni bilan régulier, ni obligation de rendre compte, les risques de dérives, d’inefficacité et de mauvaises décisions augmentent inévitablement. Ce n’est pas une remise en cause de la probité des individus, mais un principe universel de bonne gouvernance : on ne construit pas une institution solide sur la seule confiance accordée aux hommes, mais sur des règles, des contre-pouvoirs et des mécanismes d’évaluation. Et, dans une industrie qui brasse des milliards, le contrôle ne doit jamais être perçu comme une défiance envers les dirigeants, mais comme une garantie de crédibilité, de transparence et de performance.
Enfin …
Dans une logique de reddition des comptes et d’établissement des responsabilités, l’ancienne ministre des Sports devrait être auditionnée. En tant que membre du gouvernement en fonction jusqu’à quelques jours du départ des Lions, elle était certainement associée au dispositif institutionnel ayant encadré la préparation de cette compétition. Son audition permettrait d’éclairer les décisions prises en amont, les arbitrages opérés, ainsi que le niveau de suivi assuré par l’autorité politique. Elle s’offrirait également l’occasion de revenir de manière plus approfondie sur les déclarations qu’elle avait faites au moment de son départ.
La ministre qui lui a succédé devrait, elle aussi, être entendue sur les faits intervenus sous son magistère actuel. Même si son arrivée est récente, les événements se sont bien déroulés durant son exercice des fonctions, ce qui justifie que les parlementaires recueillent également ses explications.
Si une commission d’enquête parlementaire devait être mise en place pour faire toute la lumière sur la participation du Sénégal à la Coupe du Monde, son champ d’investigation ne devrait vraiment pas se limiter au président de la Fédération Sénégalaise de Football (FSF), au secrétaire général, à la secrétaire générale adjointe, au DAGE du ministère des Sports, au sélectionneur national, entre autres membres de la délégation. Il faut convoquer même les journalistes ayant fait les révélations sur les dingueries pour mieux entrer dans le cœur du sujet et faire la lumière sur tout ce dysfonctionnement de notre écosystème.
L’objectif d’une telle démarche permettrait de reconstituer avec précision la chaîne des responsabilités administratives, techniques et politiques avant, pendant et après la compétition, afin d’en tirer les enseignements nécessaires.
Sur fond de tout ce que je pense avoir énuméré ici, je pense sincèrement que ce qui se passe aujourd’hui était prévisible et relève d’un choix indirectement assumé par l’État, qui ne peut pas nous faire croire qu’il est impuissant face aux dysfonctionnements de cet écosystème. Perso, j’aime la paix autant que la résistance, avec la conviction qu’une vraie révolution demeure toujours possible dès lors que les autorités placées au plus haut sommet de l’État ont sincèrement et honnêtement l’ambition de transformer notre football en une vraie industrie.
Bref, le plus préoccupant est que cette question semble susciter peu d’intérêt au niveau de l’État, alors même qu’il s’agit d’un levier stratégique pour le développement du sport, de l’économie et du rayonnement international du pays. Sans une volonté politique forte, il sera difficile de bâtir une gouvernance technique capable d’accompagner les ambitions croissantes du football sénégalais.





























