Par-delà les discours officiels et les plans estampillés « souverains », une voix s’élève avec constance et rigueur. Celle de Dr Seydou Bocoum, économiste hétérodoxe, qui interroge sans relâche les fondements réels des politiques économiques menées au Sénégal depuis près de quarante ans. Dans une tribune au vitriol, l’universitaire démonte les ressorts du Plan de redressement national récemment dévoilé par le Premier ministre Ousmane Sonko, qu’il considère comme une déclinaison moderne d’un vieux logiciel : le Consensus de Washington.
« Les hommes changent, mais le système reste », résume-t-il, presque résigné. Pour Dr Bocoum, le discours de rupture porté par le président Bassirou Diomaye Faye risque de se heurter au mur invisible mais puissant des institutions financières internationales. Car selon lui, les soi-disant innovations actuelles – financement endogène, rationalisation de la dépense publique, fiscalité renforcée – ne sont que les nouvelles étiquettes d’une logique ancienne, celle imposée dès les années 1980 par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale.
Un économiste à contre-courant
À contre-pied des discours triomphants, Dr Bocoum retrace la longue marche de la dépendance économique, depuis le Programme d’ajustement structurel d’Abdou Diouf jusqu’au Plan de redressement économique et social de Diomaye Faye. Ce qu’on a présenté hier comme une réforme, aujourd’hui comme un redressement, est en réalité, dit-il, une succession d’ajustements imposés au nom de l’équilibre budgétaire. Une rhétorique bien rodée, selon lui, pour masquer une perte progressive de souveraineté économique.
Il convoque des chiffres glaçants : entre 1985 et 1995, la part du budget consacrée à l’éducation et à la santé a chuté de plus de 20 %. Les privatisations stratégiques – SONATEL en 1997, SENELEC en 2001, SONACOS en 2005, ICS en 2008 – ont réduit le rôle de l’État à peau de chagrin, sans gains durables pour la population. Et aujourd’hui encore, les dividendes tirés de SONATEL enrichissent davantage les actionnaires étrangers que les caisses sénégalaises.
Une rupture sans marges de manœuvre
Pour Dr Bocoum, la tentative actuelle de financement endogène, bien qu’affichée comme souverainiste, reste enfermée dans la logique du FMI. Elle reprend des recettes déjà promues par Paul Romer, ex-économiste en chef de la Banque mondiale : élargir l’assiette fiscale, supprimer les subventions, rationaliser les agences publiques. Une « autonomie » qui, selon lui, n’a d’endogène que le nom, tant elle répond aux mêmes impératifs de réduction des dépenses et d’ouverture au capital privé.
Dans un ton grave, presque fataliste, il constate que même ceux qui ont combattu le système de l’extérieur finissent par l’épouser une fois au pouvoir. Bassirou Diomaye Faye, symbole de rupture et d’espoir pour une génération, se retrouve à composer avec les mêmes contraintes que ses prédécesseurs.
Le piège du vocabulaire
L’un des angles les plus percutants de son analyse réside dans la critique du langage politique. Pour lui, le vocabulaire change pour mieux neutraliser la critique : « ajustement » devient « réforme », « réforme » devient « redressement », « dépendance » devient « partenariat ». Mais derrière ces habillages linguistiques, la matrice reste identique : celle d’un pays contraint de vendre ses actifs, de comprimer ses dépenses sociales, et de gérer sa dette selon des normes dictées de l’extérieur.
Un avenir à reconstruire ?
Alors que le Sénégal consacre plus de 1 200 milliards de FCFA au service de la dette, que l’agriculture n’absorbe que 5 % du budget national malgré sa centralité, et que le chômage des jeunes explose, Dr Bocoum appelle à un réexamen complet des fondations économiques du pays. Il plaide pour un vrai modèle endogène de développement, qui ne soit pas seulement un slogan, mais une stratégie pensée en rupture avec les paradigmes dominants.
Son analyse n’offre pas de solution magique. Elle invite plutôt à la lucidité : tant que le système global reste en place, même les volontés les plus sincères risquent de se briser contre la logique des marchés et des créanciers.






























