XALIMANEWS: Ancien professeur de philosophie, acteur engagé du développement local et fin analyste des dynamiques territoriales, M. Amadou Djimera fait partie de ces intellectuels pour qui la gouvernance ne peut être dissociée ni de l’expérience vécue ni de la rigueur de la pensée.
Son propos, structuré, nourri de références philosophiques et d’observations de terrain, révèle une vision exigeante de la décentralisation au Sénégal. À travers ses réponses, se dessine le portrait d’un homme convaincu que le développement des territoires repose avant tout sur l’organisation collective, la qualité du leadership et la capacité à transformer l’intelligence populaire en action publique efficace.
En tant qu’ancien professeur de philosophie, comment votre parcours intellectuel influence-t-il votre regard sur la gouvernance locale et la décentralisation au Sénégal ?
Pour donner mon avis sur la gouvernance locale, je ne me place pas uniquement en tant qu’ancien professeur de philosophie. J’y ajoute mon expérience d’ancien président du Comité local de développement de la commune de Keur Massar, à l’époque du maire Gamou Boye. Ma famille fait également partie des premiers habitants des Parcelles assainies de Keur Massar, ce qui fait de moi un témoin direct de la poussée démographique et de l’urbanisation rapide de cette zone.
Cette dynamique démographique et urbaine constitue à la fois un atout majeur si elle est bien gérée par les élus locaux, et un réel danger si elle ne l’est pas. Les collectivités territoriales ne doivent pas tout attendre de l’État central. Les conseils municipaux doivent comprendre que leur population est la véritable force motrice du développement économique et social de leur territoire. Un maire qui connaît bien ses prérogatives doit y voir un levier fondamental de développement et de transformation sociale.
Dans tous les pays et à toutes les époques, ce sont les populations qui créent la richesse des nations. Les grands dirigeants sont ceux qui savent saisir les opportunités de leur temps pour répondre efficacement aux attentes et aux aspirations du moment, en organisant et en manageant intelligemment. Le philosophe, ou tout bon penseur, est celui qui sait saisir son temps en pensée, comme le disait Hegel, et traduire en concepts les exigences éthiques, culturelles, religieuses et morales de son époque.
Les réalisations matérielles n’ont de sens que lorsqu’elles contribuent au progrès moral et social. À défaut, elles deviennent des baromètres de notre humanité, mais aussi de nos barbaries. Aujourd’hui, le département dispose de tous les moyens humains et matériels nécessaires à son développement et à l’épanouissement des populations. La grande question reste donc : comment organiser, manager et faire émerger les leaderships nécessaires, au-delà des clivages politiques ?
Après plusieurs années passées en France, quel diagnostic faites-vous du fonctionnement actuel des collectivités territoriales sénégalaises et de leurs principaux défis ?
Le principal défi à relever par les collectivités territoriales est, selon moi, un défi organisationnel. On parle souvent de l’insuffisance des moyens financiers ou des fonds de dotation. Pourtant, il y aura toujours une asymétrie entre les besoins d’une communauté et les ressources dont elle dispose. Les populations évoluent, leurs besoins aussi, et leurs aspirations encore davantage. Si les besoins sont quantifiables, les aspirations, elles, ne le sont pas.
Organiser une communauté humaine, c’est lui permettre de mobiliser son intelligence collective, fondement de la solidarité et de l’altruisme, afin de produire toutes les ressources matérielles et immatérielles nécessaires à son épanouissement moral et matériel, condition de sa survie et de son autonomie. Cette organisation ne va pas de soi. Elle relève de l’art politique.
On ne parle d’organisation que lorsqu’il y a des éléments hétérogènes à harmoniser. C’est tout le sens d’une communauté politique, qui est avant tout une communauté d’intérêts. L’intérêt n’est pas le profit au détriment des autres, mais l’intelligence de nos différences, voire de nos différends.
Aujourd’hui, le gouvernement sénégalais parle de transformation systémique. Je m’interroge sur la profondeur avec laquelle ce concept a été pensé. Le système n’est pas un simple appareil ; il renvoie à un organisme vivant. Or, qui dit organisme vivant parle de nature et de système naturel. La nature pourvoit à ses besoins grâce à une organisation harmonieuse entre ses différentes parties et leur interaction avec le milieu. Les désastres écologiques que nous connaissons aujourd’hui sont le résultat de la perturbation de cet équilibre par l’action humaine, ce que l’on appelle l’ère de l’Anthropocène.
Le véritable défi est donc cette intelligence organisationnelle. Les ressources naturelles et intellectuelles existent bel et bien. Jamais le Sénégal n’a compté autant de jeunes diplômés et de savants dans tous les domaines. Mais ces ressources sont dispersées, peu valorisées et mal coordonnées. Cela donne parfois l’image d’un singe cherchant une échelle pour monter sur un arbre.
Vous annoncez le lancement prochain d’un journal consacré aux collectivités territoriales. Quelle vision porte ce projet et quels manques entend-il combler ?
Le Laboratoire africain pour le développement et l’innovation sociale, que nous avons créé avec d’autres compatriotes, souhaite apporter sa pierre à l’édifice. Dans cette dynamique, nous lançons un bulletin d’information intitulé La Voix des territoires – Batu Goxyi, dédié exclusivement aux collectivités territoriales du Sénégal.
Ce média a vocation à être un outil d’information, d’analyse et de communication entre les territoires et les populations. Il ambitionne d’aider à relever, aux côtés des collectivités, les défis informationnels et managériaux. Nous invitons les maires, les présidents de conseils départementaux, les experts et les populations à nous rejoindre dans cette aventure collective.
En quoi l’information de proximité et le débat public local peuvent-ils renforcer la démocratie participative et la reddition des comptes ?
La bonne communication est au début et à la fin de toute organisation. Là où il n’y a pas de communication, tout devient flou et dernier le flou se toujours un loup.. S’entendre sur les termes, les objectifs et les finalités de notre coopération est la seule garantie de l’action collective.
Là où tout devient flou, un danger se cache toujours. La communication est donc un incontournable de toute vie communautaire. Le paradoxe, c’est que nos sociétés modernes, dotées des moyens de communication les plus performants, peinent encore à s’entendre. À l’inverse, les sociétés dites primitives, avec des moyens rudimentaires, ont su s’accorder sur les principes fondamentaux de la coopération.
Cela renvoie au mythe de la tour de Babel : la malédiction commence lorsque la communauté ne parle plus le même langage.
À l’occasion de la Journée nationale de la Diaspora, quel message adressez-vous aux Sénégalais de l’extérieur ?
Le message que je souhaite adresser s’adresse d’abord aux autorités, avant même la diaspora. Je parle ici en tant que citoyen exerçant pleinement son droit d’opinion sur les affaires publiques. À l’état actuel des choses, la prudence et la discrétion, reconnues par tous les sages comme des vertus du bon prince, devraient guider l’action publique.
La transparence est une exigence démocratique, certes, mais la transparence pour la transparence peut tuer la transparence. Certaines informations doivent rester du ressort de corps spécialisés, comme le secret-défense. Certains aspects de la comptabilité publique relèvent aussi de cette prudence. Exposer nos fragilités économiques au regard du monde, c’est offrir des armes à nos adversaires.
Les querelles idéologiques se soldent souvent par des crimes ou des guerres. On ne gagne jamais un combat idéologique. Savoir défendre ses intérêts avec modération, négocier sans renoncer à ses principes, n’est pas une faiblesse. C’est la marque d’un leadership mûr, capable de rallier ses adversaires par une communication constructive ou par des actions symboliques fortes.
Sur la question de la réciprocité, par exemple, il faut mesurer les conséquences. Imaginer que tous les États où vit la diaspora sénégalaise appliquent strictement la réciprocité obligerait à revoir nos relations internationales pièce par pièce. La prudence s’impose. En tant que travailleur social vivant dans la diaspora, je mesure chaque jour les effets d’une imprudence dans les relations humaines comme dans les relations entre États.
Interview réalisée par Papa Ibrahima Diop Vito, Xalima le 16 décembre 2025






























