Diomaye–Sonko : 2 ans après, un bilan déjà sous tension ? Le politologue Pathé Guèye analyse sans filtre

Lesenegalaislibre
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XALIMANEWS: Dans un entretien accordé à la rédaction de Xalima, le politologue Pathé Guèye, analyste au sein d’un organisme public du Gouvernement du Québec et spécialiste des transformations de l’État et des dynamiques de gouvernance, propose une lecture approfondie et critique de la situation politique actuelle au Sénégal.

Formé au Sénégal, en France et au Québec, avec un parcours académique en sciences politiques, droit public et management public, il mobilise une expertise croisée des systèmes institutionnels pour analyser les deux premières années de gouvernance du tandem Bassirou Diomaye Faye – Ousmane Sonko. Son regard met en perspective les ambitions de rupture portées par le nouveau pouvoir et les contraintes concrètes de l’exercice de l’État.

Dans cet échange, il revient sur les principales lignes de force du régime : les réformes institutionnelles engagées mais encore inachevées, une gouvernance économique sous pression, marquée par un héritage budgétaire lourd, ainsi que les fortes attentes sociales auxquelles le pouvoir peine encore à répondre pleinement. Il accorde également une attention particulière à la justice, qu’il considère comme l’un des points les plus sensibles du dispositif de transformation, en raison de lenteurs persistantes et d’une efficacité encore limitée.

Au-delà du constat, Pathé Guèye interroge surtout la capacité réelle du pouvoir à traduire une légitimité de rupture en transformation durable de l’État. Il met en évidence les tensions entre discours et pratiques, les fragilités de la coordination institutionnelle, ainsi que les défis de professionnalisation de l’action publique.

Un entretien dense et sans complaisance, qui éclaire les enjeux profonds de la gouvernance actuelle et invite à réfléchir sur les conditions nécessaires pour transformer l’élan politique de 2024 en résultats concrets et durables.

  1. Deux ans après l’arrivée au pouvoir du tandem Bassirou Diomaye Faye – Ousmane Sonko, quel bilan global faites-vous de leur gouvernance, notamment sur les plans économique et institutionnel ?

Deux ans après leur arrivée au pouvoir, le bilan qui se dessine est loin d’être à la hauteur des énormes attentes suscitées par leur élection. Le tandem Bassirou Diomaye Faye–Ousmane Sonko est désormais jugé à l’aune des faits, loin de l’enthousiasme de la rupture promise en 2024. Porté par une légitimité populaire incontestable, le nouveau pouvoir avait suscité des attentes immenses : refondation de l’État, redressement économique, restauration de la justice et transformation profonde du modèle de gouvernance. À l’épreuve du temps, le bilan apparaît mitigé, voire décevant à plusieurs égards. Les promesses de rupture faites se heurtent aujourd’hui à des pratiques et à des arbitrages qui, pour beaucoup, rappellent les classiques logiques de la politique politicienne et interrogent la cohérence du projet initial.
 
De mon point de vue, quatre axes étroitement liés permettent de comprendre, sans verser dans le nihilisme, les avancées enregistrées mais aussi les défis structurels qui marquent globalement les deux années de gouvernance du tandem. Il s’agit de la refondation institutionnelle encore inachevée, qui pose la question de la cohérence institutionnelle ; de la gouvernance économique sous contrainte, qui interroge la soutenabilité des choix opérés ; de la justice en balbutiement, qui altère le talon d’Achille de la promesse de rupture; et d’une scène politique en recomposition permanente, qui renseigne sur la capacité de pilotage politique.
 
Les réformes institutionnelles engagées ont été présentées comme une rupture avec les pratiques antérieures : renforcement des organes de contrôle, création d’un pôle judiciaire financier, rationalisation de certaines institutions avec la suppression d’institutions jugées coûteuses. Ces mesures témoignent d’une volonté de réorganiser l’architecture de l’État autour de principes de transparence et de redevabilité. Parallèlement, la présence accrue du Premier ministre devant l’Assemblée nationale a été interprétée comme un effort de revalorisation du contrôle parlementaire.
 
Cependant, bien que symboliquement fortes, ces réformes, pour ne pas dire ces changements de style de gouvernance, demeurent pour l’instant davantage normatives, retentissantes qu’opérationnelles. La promesse de transformation systémique s’est heurtée à la résistance de l’appareil d’État. Leur impact réel sur la qualité de la gouvernance reste difficile à mesurer, en raison de multiples facteurs, notamment la lenteur des procédures, le manque de ressources humaines spécialisées et l’absence d’indicateurs publics permettant d’en évaluer l’efficacité.
À cela, il faut ajouter l’émergence inédite de deux pôles de leadership visiblement très fragmentés (la présidence et la primature), ou l’éclatement ostentatoire des sources de validité de l’exercice du pouvoir (la légalité et la légitimité), introduisant insidieusement une perversité institutionnelle complexe qui, au regret de nombreux citoyens et observateurs, fragilise la lisibilité de l’action publique et ralentit les arbitrages stratégiques ainsi que la prise de décision uniforme ou consensuelle. Cette situation, faut-il bien le souligner, nourrit un sentiment d’incertitude et de désenchantement politique qui fait penser, avec raison, que notre cher Sénégal, pris en otage par des querelles intestines qui déchirent le parti PASTEF, avance sans véritables visions, priorités et valeurs largement partagées. À mesure que l’élan ou l’engouement initial s’estompe, le pouvoir actuel est confronté à ce défi majeur : transformer une légitimité de rupture en capacité durable de gouverner.

Sur le plan économique, c’est un secret de polichinelle : le gouvernement issu du changement du 24 mars 2024 a dû composer avec un héritage budgétaire particulièrement lourd et désordonnée, marqué par un endettement plus élevé que prévu selon plusieurs rapports publics. Cette situation a réduit les marges de manœuvre et entraîné des tensions avec certains partenaires financiers.
Malgré cela, des mesures ont été prises pour, entre autres, soutenir l’agriculture, redresser certaines entreprises publiques et stabiliser les prix de produits essentiels. Toutefois, ces actions demeurent insuffisantes pour répondre efficacement aux attentes sociales, notamment en matière d’emploi des jeunes, de pouvoir d’achat et de redistribution. Même l’entrée dans l’ère pétrolière et gazière constitue un tournant, mais son impact réel sur les conditions de vie des Sénégalaises et des Sénégalais demeure encore très limité.
 
Aussi, la justice demeure le point le plus sensible du bilan. Présentée comme le pilier de la refondation démocratique, elle continue de souffrir de lenteurs chroniques. Des dossiers emblématiques s’embourbent, les procédures s’éternisent et la promesse d’une justice rapide et indépendante apparaît encore lointaine. Ce qui alimente une frustration croissante dans l’opinion et fragilise l’autorité morale du pouvoir, dont le discours sur l’État de droit se heurte aux réalités du terrain et du jeu politique.
 
En somme, deux ans après leur arrivée au pouvoir, le bilan du tandem apparaît contrasté, mais surtout marqué par un décalage entre les ambitions affichées et les résultats concrets.
Certes, des réformes se mettent en branle, mais leur portée reste limitée. La configuration institutionnelle actuelle, marquée par une dualité conflictuelle en latence au sommet de l’État sénégalais, soulève des interrogations sur la capacité du gouvernement à agir avec cohérence et efficacité. Les contraintes économiques sont réelles, mais la réponse politique apporté par ce binôme manque encore de profondeur pour atteindre sa finalité. Les prochaines années seront déterminantes pour savoir si cette gouvernance pourra réellement tenir ses promesses de refondation du Sénégal. Avec conviction, je pense qu’à défaut d’inflexions rapides et visibles, le risque est désormais celui d’une désillusion progressive, où la promesse de rupture cèderait la place à une continuité aménagée. Pour le tandem Diomaye–Sonko, l’enjeu n’est plus de convaincre par la parole, mais de prouver, par l’action soutenue, que l’alternance de 2024 n’était pas une rupture manquée.

  1. Certains observateurs dénoncent un manque de professionnalisme et d’expérience dans la gestion de l’État. Partagez-vous cette analyse, et si oui, quels exemples concrets illustrent selon vous ces insuffisances ?

Au Sénégal, l’alternance de mars 2024 devait marquer la fin de l’improvisation, de l’amateurisme politique et l’avènement d’un État sérieux, rigoureux et mieux géré. Plus de deux ans plus tard, des rivalités politiques mesquines ainsi que le tâtonnement managérial et le déficit d’expérience dans la conduite des affaires publiques apparaissant comme des angles morts les plus préoccupants du pouvoir en place. Derrière le discours de rupture, la gestion quotidienne de l’État donne souvent l’impression, malgré certains efforts consentis et les acquis enregistrés ici et là, d’un pilotage hésitant, insuffisamment préparé aux contraintes techniques et institutionnelles.
 
Les décisions annoncées avec fracas sont régulièrement révisées, retardées ou partiellement abandonnées, traduisant une méconnaissance des mécanismes administratifs et juridiques. La communication gouvernementale, parfois contradictoire, renforce l’image d’un exécutif qui avance à tâtons. Sur le plan administratif, les mêmes lenteurs persistent : dossiers bloqués, coordination interministérielle défaillante, efficacité en berne. Le changement promis peine à se matérialiser dans les services publics, l’action publique semblant davantage s’employer à requinquer des roublards, des charognards, des barbons fanés et ruinés, de véritables adeptes de la politique politicienne. Le président de la République, Bassirou Diomaye Faye s’isole, s’enferme confortablement dans son bunker présidentiel et s’épivarde de temps à autre pour ne se consacrer qu’à son maintien durable au pouvoir.  C’est justement son désir ardent et manifeste de conservation du pouvoir qui vivifie le jeu politique tout en altérant gravement le fonctionnement normal, efficace et efficiente de l’État sénégalais.
 
À cet effet, la justice illustre de façon criante les limites. Malgré les engagements répétés en faveur d’une justice indépendante et efficace, les lenteurs judiciaires s’aggravent. Des dossiers sensibles s’enlisent, des procédures traînent en longueur et les justiciables continuent d’attendre, parfois pendant des années. Cette inertie fragilise l’État de droit et alimente un sentiment d’injustice, voire de désillusion, au sein d’une population qui a tant souffert et espérait une rupture nette avec les pratiques du passé.
 
L’argument de l’héritage des régimes précédents, longtemps brandi pour expliquer certaines contre-performances, perd peu à peu de sa crédibilité. Cet héritage était précisément au cœur du réquisitoire de l’opposition d’hier du parti PASTEF et devait justifier une gestion plus rigoureuse et plus compétente. Or, à mesure que le temps passe, l’apprentissage du pouvoir ressemble davantage à une excuse qu’à une transition maîtrisée.
 
Je ne cesse de le répéter. À défaut de résultats tangibles, les promesses de réformes administratives et judiciaires, hormis quelques-unes ayant réussi à passer à travers les mailles fines du tamis, demeurent pour l’essentiel cantonnées au registre de l’intention ou de la politique politicienne. La réalité, elle, est celle d’un État lent, mal coordonné et parfois dépassé par ses propres ambitions. Si le pouvoir ne parvient pas rapidement à élever son niveau de professionnalisme, le risque est clair : voir l’espoir de rupture céder définitivement la place à une profonde désillusion démocratique. Et ça, les Sénégalais ne semblent ni avoir la force ni le souffle nécessaire pour l’endurer, tant émotionnellement que physiquement. C’est assez!

  1. La promesse de rupture et de transformation systémique était au cœur de leur discours. Pensez-vous que cette ambition s’est traduite en actes, ou assiste-t-on plutôt à une continuité dans les pratiques politiques ?

La promesse de rupture et de transformation systémique était effectivement au cœur du discours politique ayant porté les nouvelles autorités au pouvoir. Elle constituait même le socle de leur légitimité : rompre avec les pratiques jugées clientélistes, inefficaces et politisées, et refonder l’action publique sur la rigueur, l’éthique et la compétence. Or, à ce stade, le décalage entre l’ambition affichée et la réalité de l’exercice du pouvoir est de plus en plus visible. On dirait une montagne qui accouche d’une souris!
 
Dans les faits, quelques signes de rupture existent sur le plan du discours et des intentions. La rhétorique de la reddition des comptes, la dénonciation des privilèges et l’annonce de réformes structurelles marquent une volonté symbolique de changement. Mais cette rupture reste largement incantatoire. Sur le terrain de la gouvernance quotidienne, la transformation systémique annoncée peine à se matérialiser. L’État continue de fonctionner selon des logiques classiques : lourdeur administrative, lenteur décisionnelle, centralisation excessive et faible culture de l’évaluation. Le tout est couronné par un combat de gladiateurs enivrés de pouvoir au niveau du pouvoir exécutif, qui ne dit pas son nom.
 
Plus troublant encore, certaines pratiques que le nouveau pouvoir avait vigoureusement combattues semblent aujourd’hui se reproduire sous d’autres formes. Des nominations controversées, perçues comme partisanes plutôt que fondées sur le mérite, rappellent des mécanismes de recyclage du système plus que sa refondation. La gestion du temps politique, dominée par les annonces et les effets de communication, ressemble fortement à celle des régimes précédents, avec un décalage persistant entre les promesses et leur mise en œuvre effective.
 
Encore et toujours, la justice, présentée comme l’un des piliers de la rupture, illustre cette affligeante tendance d’un changement dans la continuité. Malgré les discours sur l’indépendance judiciaire et la fin de l’impunité, comme nous l’avons déjà mentionné, les mêmes lenteurs, les mêmes engorgements et parfois les mêmes ambiguïtés politiques demeurent. Les dossiers s’éternisent, les réformes structurelles tardent et la perception d’une justice instrumentalisée ou paralysée ne s’est pas dissipée. Or, nous le savons tous, sans une justice efficace et crédible, toute ambition de transformation systémique reste fragile.
 
Au final, plus qu’une rupture franche, le Sénégal semble aujourd’hui engagé dans une forme de continuité aménagée. Les visages ont changé, le discours s’est radicalisé, mais les pratiques profondes de gestion du pouvoir évoluent lentement. À ce rythme, le risque est désormais clair : voir la promesse de transformation se dissoudre dans les routines de l’État, transformant l’élan de rupture en une alternance de plus, porteuse de grandes espérances, mais de changements limités. La question n’est donc plus seulement celle de l’intention, mais celle de la capacité réelle à rompre avec un système que l’on finit, parfois malgré soi, par reproduire.

  1. L’éventualité d’une candidature de Macky Sall à un poste aux Nations unies suscite beaucoup de débats. Comment analysez-vous cette perspective et quel impact cela pourrait-il avoir sur l’image et les intérêts du Sénégal à l’international ?

En me posant cette question, vous me placez dans une posture contraignante qui me pousse presque à ne pas y répondre. Car je crois fermement aux exigences de redevabilité démocratique dont la matérialisation demeure, jusqu’à ce jour, largement insatisfaisante voire inexistante, surtout au regard du sort qui aurait dû être réservé à ce monsieur qui a trahi le serment présidentiel que j’ai toujours qualifié de pauvre gueux revêtu…
Or, vous m’invitez à analyser ce qui relève, à mes yeux, d’un délire dogmatique agité émanant d’un personnage atypique au vrai sens du terme, sans aucune lumière, et qui, manifestement, ne mérite que le mépris, lequel lave l’injure plus vite que la vengeance. À cet effet, depuis mars 2024, je considère, avec constance et cohérence, l’ensemble de ses agissements et de ses tintamarres comme des non‑événements, dès lors qu’il est déjà rangé, grâce au succès qu’avait connu le combat que nous avons mené, dans les placards sombres et poussiéreux de l’histoire politique du Sénégal. Je suis désolé de vous annoncer que je suis frappé d’une rhinite sévère qui m’oblige à me tenir à l’écart de toute poussière ou de tout facteur aggravant pouvant émaner desdits placards.
 
Cela étant dit, en lieu et place de vous jaser de pétard mouillé, je me permets d’attirer de nouveau l’attention de mes compatriotes Sénégalais en leur rappelant que : lorsque le passé nous attire, il nous murmure des promesses que le présent a oubliées… Suivez mon regard!
Hélas, mille fois hélas !

PIDvito

Xalima, le 28 avril 2026

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