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Mon cher Sarr,
J’ai lu avec attention votre nouveau texte, « De l’idéal souverainiste au mirage populiste, Sonko et l’impossible héritage ».
Il approfondit votre première critique et déplace le débat sur un terrain plus théorique : celui des critères permettant de déterminer ce qu’est un héritier politique et idéologique.
Je trouve ce déplacement intéressant. Mais puisque nous voulons avoir un débat intellectuel sérieux, il me semble nécessaire de discuter d’abord vos critères avant d’en tirer les conclusions.
Vous posez une définition extrêmement exigeante de l’héritier de Cheikh Anta Diop et de Mamadou Dia : concordance doctrinale, proximité épistémologique, identité éthique, refus du providentialisme, corpus théorique et école de pensée. Vous constatez ensuite que Sonko ne satisfait pas à ces critères.
Mais cette définition n’est pas une évidence scientifique : c’est votre propre conception de l’héritage.
Or un héritier politique n’est pas nécessairement celui qui reproduit à l’identique la pensée, la personnalité, la méthode et l’œuvre de son prédécesseur. Si tel était le cas, presque aucune filiation politique dans l’histoire ne serait possible.
L’héritage n’est pas la reproduction à l’identique
C’est ici que se situe, à mon sens, le malentendu entre votre raisonnement et celui de Boris Diop.
Boris ne dit pas qu’Ousmane Sonko est un autre Cheikh Anta Diop ou un nouveau Mamadou Dia. Il établit une filiation politique autour d’une problématique commune : la souveraineté.
Cette nuance est capitale.
Cheikh Anta Diop et Mamadou Dia eux-mêmes ne sont pas identiques. Le premier est avant tout un savant, historien, anthropologue et penseur du panafricanisme et de la renaissance africaine. Le second est un homme d’État et un penseur politique qui a notamment développé une conception du développement fondée sur le socialisme africain, l’autogestion et l’émancipation économique.
Vous reconnaissez vous-même que leurs registres étaient distincts.
Dès lors, pourquoi exiger de leur éventuel héritier qu’il reproduise simultanément leurs doctrines, leurs méthodes scientifiques, leurs trajectoires personnelles et leur éthique individuelle ?
L’héritage politique fonctionne autrement. Une génération reçoit des questions historiques, les reformule avec les instruments de son époque et tente d’y apporter ses propres réponses.
C’est précisément cette continuité que Boris Diop met en évidence.
Le souverainisme ne se réduit pas à un slogan
Vous affirmez que le souverainisme authentique suppose une « profondeur épistémique », une « éthique de la responsabilité » et une « planification méthodique ».
Je peux souscrire à cette exigence.
Mais elle ne saurait devenir un argument permettant de décréter qu’une politique souverainiste est illégitime parce qu’elle n’a pas produit un nouveau Nations nègres et culture.
La vraie question est donc : quels sont les objectifs poursuivis et quelles politiques sont effectivement mises en œuvre ?
Or il existe aujourd’hui des éléments objectifs.
Le projet politique de PASTEF ne se réduit pas aux discours de meetings. Il aborde la gouvernance, la transformation économique, la dépendance extérieure, la mobilisation des ressources nationales et la construction de nouvelles voies de développement.
Depuis l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko, cette orientation est également inscrite dans des documents publics de planification. La Vision Sénégal 2050 place explicitement la souveraineté économique, la transformation locale, l’industrialisation et la maîtrise des chaînes de valeur au cœur de la stratégie nationale. Le Masterplan 2025-2034 en constitue la première déclinaison stratégique et opérationnelle.
On peut juger ces orientations insuffisantes, irréalistes ou mal exécutées. Mais peut-on sérieusement affirmer qu’elles sont dépourvues de toute « assise idéologique » ou de tout corpus ?
Le mot « populisme » ne dispense pas de démontrer
Vous qualifiez à plusieurs reprises la démarche de Sonko de « populiste », de « messianique » et de « réductionnisme identitaire ».
Ce sont des accusations graves.
Il faut donc distinguer l’analyse scientifique de la qualification polémique. Dire qu’un dirigeant utilise un langage populaire, mobilise les frustrations sociales ou oppose le peuple à certaines élites ne suffit pas, à lui seul, à démontrer l’absence de doctrine.
Le populisme est un concept qui doit être défini et démontré. Il ne peut devenir une étiquette permettant de disqualifier par avance toute politique de rupture.
PASTEF est un parti organisé, doté d’une histoire, de textes, de structures, de programmes et désormais d’une expérience gouvernementale. On peut discuter de la place personnelle d’Ousmane Sonko dans cette organisation, mais cela ne suffit pas à démontrer que le mouvement serait dépourvu de corpus politique.
Le bilan économique oblige également à nuancer
Vous présentez le « Projet » comme une « mystification politique majeure ». Une telle affirmation exige des éléments précis.
Lorsqu’on regarde les finances publiques, la situation héritée était effectivement extrêmement dégradée. L’audit des finances publiques a conduit à une révision importante des données relatives au déficit et à la dette.
Surtout, le FMI indique aujourd’hui que le déficit budgétaire global est passé de 13,4 % du PIB en 2024 à 6,4 % en 2025, principalement grâce à la rationalisation des dépenses, tout en soulignant que les vulnérabilités budgétaires et liées à la dette demeurent élevées.
Je ne transforme évidemment pas cette baisse du déficit en preuve que Sonko aurait réussi tout ce qu’il avait promis.
Mais inversement, on ne peut présenter son action économique comme une simple rhétorique sans reconnaître les mesures de consolidation budgétaire effectivement engagées.
Et oui, c’est bien le bilan du gouvernement dirigé par Sonko, même s’il doit être apprécié avec toutes les nuances nécessaires.
Et que dire de la souveraineté sur les ressources naturelles ?
C’est probablement ici que la filiation évoquée par Boris est la plus évidente.
Le gouvernement a engagé un processus de réexamen de contrats et conventions dans plusieurs secteurs stratégiques : mines, hydrocarbures, infrastructures, télécommunications, hydraulique et autres.
En mars 2026, le Premier ministre a présenté les résultats de cette démarche. Concernant notamment les Industries chimiques du Sénégal, le gouvernement a chiffré à 1 075,9 milliards de francs CFA le manque à gagner qu’il estime avoir subi sur la durée du contrat, en invoquant notamment des taxes et redevances non perçues ainsi que des avantages et exonérations jugés irréguliers.
Ces chiffres et ces conclusions doivent naturellement pouvoir être soumis au contrôle contradictoire. Mais le processus de réexamen et de renégociation des contrats, lui, est bien réel.
La Présidence présente d’ailleurs la souveraineté économique, la transformation locale et la maîtrise des ressources comme des axes structurants de la Vision Sénégal 2050.
On peut discuter les résultats. On peut demander combien les renégociations rapporteront réellement au Trésor. On peut contester certaines méthodes ou certains choix juridiques et économiques.
Mais précisément : ce sont là les bonnes questions.
La question n’est pas de savoir si Sonko possède « l’épaisseur épistémique » de Cheikh Anta Diop.
La question est de savoir si la politique menée contribue ou non à accroître la maîtrise sénégalaise des ressources du pays.
Dia, Cheikh Anta et Sonko : la question de la continuité
Vous écrivez que Cheikh Anta Diop et Mamadou Dia auraient légué des doctrines tellement denses qu’elles excluraient « tout amalgame » avec Sonko.
Mais vous transformez ainsi une question de filiation en question d’identité.
Or Boris ne dit pas : Sonko = Dia = Cheikh Anta Diop.
Il dit : il existe une continuité politique sur une question fondamentale.
Cette distinction change tout.
Mamadou Dia défendait l’idée que l’indépendance politique ne pouvait être pleinement réalisée sans une transformation économique et sociale permettant au pays de maîtriser davantage son développement.
Cheikh Anta Diop, dans un autre registre, pensait également la souveraineté dans une perspective beaucoup plus large : renaissance culturelle, maîtrise scientifique, développement économique, unité africaine et capacité des peuples africains à prendre en charge leur propre destin.
Aujourd’hui, les instruments ont changé.
La question de la souveraineté se pose à travers le pétrole et le gaz, les contrats miniers, la fiscalité, la dette, la transformation industrielle, le contenu local, la sécurité alimentaire, les chaînes de valeur et la capacité budgétaire de l’État.
Le problème historique reste cependant reconnaissable :
Comment passer d’une indépendance juridique à une capacité réelle de décider de son destin économique ?
C’est cette question qui autorise, à mon sens, la comparaison faite par Boris Diop.
L’argument de l’éthique mérite également d’être manié avec prudence
Vous opposez à Sonko « la probité morale » de Mamadou Dia et « l’intégrité » de Cheikh Anta Diop.
Personne ne devrait relativiser l’exemplarité de ces grandes figures.
Mais établir qu’un homme politique contemporain ne peut être leur héritier parce qu’il n’aurait pas encore démontré la même rigueur morale pose un problème méthodologique.
L’évaluation d’un responsable politique contemporain doit porter sur des faits précis : gestion financière, conflits d’intérêts, nominations, respect des institutions, transparence, liberté d’expression, traitement de l’opposition, utilisation des ressources publiques, etc.
Si vous considérez que Sonko a violé sur tel ou tel point l’éthique politique de Mamadou Dia, il faut le démontrer par des faits.
C’est sur ce terrain que la critique serait la plus forte.
« La table rase », le jacobinisme et Hannah Arendt
Vous faites ensuite intervenir la Révolution française, le jacobinisme et Hannah Arendt pour établir un lien entre la culture politique de PASTEF et une possible dérive autoritaire.
Je comprends la logique de votre raisonnement.
Mais une analogie historique ne constitue pas, à elle seule, une démonstration.
Pour établir qu’un mouvement contemporain relève d’une logique autoritaire, il faut montrer concrètement les mécanismes à l’œuvre : destruction des contre-pouvoirs, suppression du pluralisme, instrumentalisation de la justice, contrôle de la presse, concentration institutionnelle du pouvoir, etc.
De même, affirmer que PASTEF veut « effacer » l’État antérieur ne suffit pas.
Toute alternance politique comporte une part de rupture et une part de continuité. L’expérience gouvernementale actuelle montre d’ailleurs que le pouvoir travaille avec l’administration, les institutions, les contrats existants, les partenaires internationaux, les organisations patronales et syndicales.
Il cherche à transformer l’État, mais ne l’a pas reconstruit ex nihilo.
La critique est légitime ; l’exagération l’affaiblit
Je ne cherche donc pas à transformer Sonko en héros infaillible.
Il est légitime de lui reprocher certaines décisions, de contester sa méthode, de s’interroger sur la place du parti dans l’État et d’examiner les tensions entre la promesse de rupture et les contraintes de la gestion gouvernementale.
Il est même parfaitement légitime de soutenir que les résultats sont très en dessous des attentes suscitées par le « Projet ».
Mais il faut alors faire ce que vous demandez vous-même aux intellectuels : partir des faits.
Lorsque vous écrivez que le « Projet » est « l’arnaque politique du siècle », je vous pose donc à nouveau quelques questions simples :
Quels contrats précis ont été bradés par le nouveau pouvoir ?
Quelles ressources naturelles ont été cédées à des conditions moins favorables qu’auparavant ?
Quelles mesures souverainistes sont contraires à l’intérêt national ?
Quels résultats démontrent que la mobilisation des ressources internes est une imposture ?
Quelles dispositions du projet politique démontrent son absence de doctrine ?
Quels faits précis permettent d’établir le caractère « tribal » ou « identitaire » de son projet ?
Et surtout : quels éléments démontrent que le souverainisme de Sonko serait fondamentalement étranger à celui de Mamadou Dia et de Cheikh Anta Diop ?
C’est à ces questions qu’il faut répondre.
Le véritable enjeu
Au fond, notre désaccord est peut-être moins important qu’il n’y paraît.
Vous voulez protéger l’héritage de Dia et de Cheikh Anta Diop contre ce que vous considérez comme une récupération politique.
Je veux, pour ma part, éviter que cet héritage soit transformé en monument figé, tellement sacralisé qu’aucune génération nouvelle ne puisse s’en réclamer autrement qu’en reproduisant les formules du passé.
La mémoire n’est pas un mausolée.
Un héritage intellectuel vivant est précisément un héritage que les générations suivantes discutent, prolongent, transforment et parfois corrigent.
Personne ne prétend que Sonko possède le génie scientifique de Cheikh Anta Diop. Personne ne prétend qu’il reproduit la trajectoire historique de Mamadou Dia. Personne ne devrait non plus lui attribuer par anticipation la probité absolue de ces deux figures.
Mais il est parfaitement défendable de soutenir qu’une partie de son projet politique — souveraineté économique, maîtrise des ressources naturelles, mobilisation des ressources internes, transformation locale, réduction des dépendances extérieures et volonté de refondation de l’État — s’inscrit dans une tradition sénégalaise et africaine dont Dia et Cheikh Anta Diop constituent deux références majeures.
C’est cela que Boris Diop appelle une continuité.
Et cette continuité n’a nul besoin d’être parfaite pour être intellectuellement pertinente.
L’héritage n’est pas la copie conforme du prédécesseur. Il est la reprise, dans une époque nouvelle, de certaines questions fondamentales auxquelles une génération tente d’apporter ses propres réponses.
Voilà pourquoi je continue de penser que la filiation évoquée par Boris Diop peut être discutée, nuancée, contestée même, mais qu’elle ne peut pas être balayée comme une « imposture intellectuelle » simplement parce que Sonko n’est ni Cheikh Anta Diop ni Mamadou Dia.
Ce serait, paradoxalement, réduire la pensée de ces deux grandes figures à ce que nous prétendons vouloir défendre : un héritage définitivement clos.
Le débat doit donc se poursuivre, mais sur les idées, les actes et les résultats — pas sur les procès d’intention.
Masseck Birane Seck
Philosophe, Lanceur d’alerte MagiPastef



























